VERS UNE EVOLUTION TERRESTRE D'EPIC FURY ?

L'Opération Epic Fury qui a débuté le 28 février dernier s'est traduite par un engagement massif de forces aériennes, à la fois dans des missions offensives et défensives, visant à détruire les capacités du régime iranien et à protéger les différents territoires des tirs de drones et de missiles lancés par Téhéran. La composante maritime a également été fortement sollicitée avec les opérations autour du Détroit d'Ormuz et de son blocage. A côté de ces deux composantes, les forces terrestres, déjà engagées dans le conflit dans des opérations limitées pourraient prendre une part importante dans les prochains jours de l'affrontement. La perspective d'une opération terrestre qui reste bien sur liée aux évolutions de ce conflit pourrait mettre aux prises des forces que tout oppose, à la fois dans leur équipement mais aussi de leur doctrine et de leur potentiel. 

  • Un volet terrestre encore limité 

Loin des médias, des unités terrestres a déjà été engagées avec succès comme la destruction d'un sous-marin iranien à l'aide de missiles MGM-140 ATACMS (Army TACtical Missile System) tiré par des unités d'artillerie de l'armée américaine. A côté de cette destruction, les artilleurs américains ont également effectué des tirs sur le territoire iranien à l'aide de Precision Strike Missiles (PRSM). Cet armement mis en service en 2023 qui peut être tiré par des lance roquettes multiples MLRS 270 ou HIMARS peut atteindre des cibles situées à 500 km, supérieure à celle de l'ATACMS dont la version la puissante peut atteindre une portée de 300km. Selon le chef d'état-major de l'armée américaine, c'est le 3-27 Field Artillery Regiment appartenant à la 18ème brigade d'artillerie stationnée à Fort Bragg qui aurait mis en oeuvre ces armements. 

Tir d'un Precision Strike Missile

  • Le Corps des Marines au coeur du dispositif américain 

Au-delà de cette implication relativement limitée, l'armée américaine pourrait engager des moyens plus conséquents dans la phase terrestre du conflit. Au vu des informations disponibles, on peut se demander si cette phase n'a pas déjà débuté. Côté américain, le Corps des Marines serait surement mis à contribution comme en témoigne l'arrivée du Boxer Amphibious Ready Group (ARG), articulé autour de l'USS Boxer -Landing Helicopter Dock- (LHD-4), accompagné de l'USS Comstock -Dock Landing Ship- (LSD-45) et de l'USS Portland -Landing Platform Dock- (LPD-27). Les trois navires ont quitté la semaine dernière leur base de San Diego avec à leur bord les 2200 Marines de la 11th Marine Expeditionnary Unit ou MEU. Ce groupe amphibie devrait rejoindre le Tripoli Amphibious Group formé par le LHA-7 USS Tripoli, le LPD-18 USS New Orleans et le LPD-22 USS San Diego, avec à leur bord les Marines de la 31th Marine Expeditionnary Unit. 

Amphibious Ready Group et Marine Expeditionnary Unit 

Ce groupe déployé en Extrême Orient avant le déclenchement de l'Opération Epic Fury est actuellement en transit vers le golfe arabo-persique comme en témoigne le franchissement la semaine dernière, du détroit de Malacca par deux des navires du groupe. Les 4400 Marines formant ces deux groupes amphibies viendraient s'ajouter aux 40000 soldats américains déjà stationnés dans la région et dont la composante terrestre est majoritairement constituée par des unités effectuant des rotations de plusieurs mois dans la région. Sur le plan des moyens, outre les avions F-35 et hélicoptères MH-60S Seahawk, Ch-53E Super Stallions et des V-22 OSPREY, une MEU comprend une composante terrestre organisée autour de plusieurs éléments. 


Le Command Element (CE) englobe le Poste de commandement de la Marine Air-Ground Task Force (MAGTF) et différentes unités de renseignement, de communications et de soutien. La structure et la composition du CE peuvent évoluer pour être adaptées aux différentes missions. 

Le Ground Combat Element (GCE) est articulé autour d'un Batallion Landing Team (LBT) regroupant des éléments d'infanterie, d'artillerie, de reconnaissance, de génie et peut incorporer des unités spécialisées. Le LBT qui compte environ 1200 marines comprend une compagnie de commandement et de logistique, 3 compagnies d'infanterie, une compagnie d'appui, une batterie d'artillerie, un peloton de reconnaissance, et un peloton de véhicules amphibies. Le 3ème Bataillon du 5ème régiment de Marines formant le GCE de la 11th MEU a été la première unité à percevoir les premiers Amphibious Combat Vehicles. Le BLT est équipé de 15 Amphibious Combat Vehicles, 31 véhicules de transport tactique de moyen tonnage Medium Tactical Vehicle Replacement permettant le transport de charges d'un poids maximum de 13,5 tonnes. la composante artillerie met en oeuvre des lance roquettes M0142 HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) ainsi que des systèmes NMESIS dont on trouve également une centaine d'exemplaires au sein du BLT. Depuis le retrait des chars M1 Abrams, la composante blindée de la MEU est constituée par un peloton de LAV-25 en attendant la mise en service des ACV 30 commandés l'année dernière. 

Le soutien de ces éléments est confié à un Logistics Combat Element (LCE), organisé autour d'un Combat Logistics Batallion regroupant les fonctions ravitaillement, maintien en condition et sanitaire (RAV, MEC, SAN) auxquelles s'ajoutent des capacités EOD (Explosive Ordnance Disposal), de commandement / transmissions, de police militaire et un peloton d'appui au débarquement.  

  • Une implication israélienne (très) peu probable 

L'engagement de Tsahal dans une éventuelle opération terrestre en Iran reste peu probable au regard des déploiements actuels de l'armée israélienne, dans la bande de Gaza et au sud Liban où Israël envisage de créer une zone de sécurité entre la frontière nord de l'état hébreu et le fleuve Litani. Au-delà de cette multiplicité d'engagements, une opération israélienne en Iran confronterait Tsahal a une problématique inédite, celle du soutien d'une force projetée à plusieurs milliers de kilomètres de ses bases. Depuis leur création en 1948, les forces terrestres israéliennes n'ont jamais combattu loin des frontières, leur permettant de bénéficier des installations sanitaires du pays pour le traitement des blessés et logistiques pour la réparation des matériels endommagés. Cette proximité se traduit également par une organisation permettant de couvrir l'ensemble du territoire, avec des commandements régionaux qui englobent de façon permanente des divisions et brigades auxquelles peuvent s'ajouter des renforts. L'envoi d'une force "expéditionnaire" se traduirait par des prélèvements d'unités qui pourraient alors manquer aux commandements régionaux, au moment où ceux-ci font face à des menaces et des engagements multiples. Enfin, la présence de nombreux réservistes au sein de Tsahal pèserait lourdement sur la réalisation d'une telle opération. Avec une mobilisation ayant atteint 300000 réservistes au plus fort de la guerre menée après les massacres du 7 octobre, le gouvernement israélien envisage de réduire ce nombre à 40000 en 2026 ainsi que le nombre de jours qui passera de 72 à 55 jours. Ces mesures qui s'accompagnent d'une rationalisation du déploiement des unités devraient permettre aux autorités israéliennes d'économiser plusieurs milliards de shekels. Avec un cout annuel de 10000 réservistes estimé à 3,5 milliards de shekels, les opérations dans la bande de Gaza auraient couté plus de 56 milliards de shekels soit plus de 15 milliards d'euros. Ces différents facteurs rendent hautement improbable le lancement d'une opération terrestre majeure de l'armée israélienne en Iran, où l'armée israélienne devrait cependant continuer à déployer ses unités spécialisées.

  • Les forces iraniennes 
Sur la rive orientale du golfe arabo-persique, les forces terrestres iraniennes se composent de deux entités distinctes, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique ou PASDARAN et les forces conventionnelles appelées ARTESH. pour des raisons de longueur mais aussi de disponibilité d'informations vérifiées, Blablachars ne traitera ici que des forces Artesh. En fonction des informations obtenues, le blog complétement blindé ajoutera à cette présentation, un post sur le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique. Les forces Artesh qui souvent été reléguées au second plan par rapport aux Pasdaran semblent avoir retrouver les faveurs des autorités iraniennes en raison des piètres performances des Pasdaran ces dernières années. Les Artesh ont connu une réorganisation importante au début des années 2010 qui ont fait de cette force statique chargée de la défense des frontières en une composante agile capable de répondre aux menaces externes et internes. Les forces terrestres Artesh sont organisées autour de trois échelons de commandement : Cinq Commandements régionaux couvrant 21 des 31 provinces composant l'Iran en charge de divisions et de brigades. 

Les cinq commandements régionaux des forces ARTESH

Commandement Nord Ouest : Stationné à Urumiyeh dans la province d'Azerbaïdjan occidental, il comprend deux divisions d'infanterie (27ème et 64ème DI) et une division blindée (16èmeDB) composée de trois brigades pour les deux DI, la Division blindée ne compte que deux brigades (mécanisée et blindée). A ces unités s'ajoutent quatre brigades indépendantes (Forces Spéciales, blindée, assaut mobile). 

Commandement Ouest : Stationné à Kermanshah  dans la province éponyme, il comprend une Division blindée et une Division d'infanterie composée chacune de trois brigades, blindées et mécanisées pour la 81ème DB et assault mobile pour la 28ème DI. Ce commandement est renforcé par une brigade indépendante de Forces Spéciales. 

Commandement Sud Ouest : Stationné à Ahvaz dans la province du Khuzestan comprend une division blindée et une division d'infanterie. La 92ème Division blindée comprend trois brigades blindées, une brigade d'infanterie, la 84ème Division d'infanterie comprend une seule brigade d'assaut. Le commandement est renforcé d'une brigade indépendante de Forces Spéciales. 

Commandement Nord Est : Stationné à Mashad dans la province de Khorasan Razavi a sous ses ordres deux divisions d'infanterie (77ème et 30ème) auxquelles s'ajoute une division d'assaut mobile (58ème). La 77ème division est composée de trois brigades (blindée et assaut), la 30ème division ne compte qu'une seule brigade tandis que la 58ème division est formée par deux brigades d'assaut. Deux brigades d'assaut indépendantes complètent ce dispositif. 

Commandement Sud Est : stationné à Kherman dans la province éponyme est composé de la 88ème Division blindée comprenant deux brigades blindées et une brigade mécanisée. Il est renforcé de deux brigades indépendantes, blindée et aéroportée. Ce commandement est en charge de la région du détroit d'Ormuz et des installations pétrolières de l'ile de Kargh. Ces unités seraient probablement les premières à être opposées à une éventuelle action terrestre américaine.

Commandement Sud Est
 

A ces cinq commandements, il faut ajouter le Commandement Central dont le PC est établi à Téhéran et qui comprend une division d'assaut, comprenant une brigade d'assaut et une brigade de forces spéciales, à laquelle s'ajoute une brigade autonome aéroportée de forces spéciales. 

Sur le plan matériel, il est difficile de connaitre avec précision l'état du parc blindé iranien dont les différents engins ont probablement souffert des frappes aériennes menées ces derniers jours. Le conflit en cours et sa possible évolution vers un engagement terrestre remet en lumière l'armée iranienne, que Blablachars a évoqué dans plusieurs posts, que vous pouvez retrouver ici. Cette force associée au Corps des Gardiens de la Révolution Islamique constitue un exemple type d'adversaire à parité, disposant de matériels modernes, de structures de commandement décentralisées et d'unités capables d'agir sur l'ensemble du territoire iranien. 

A ces facteurs, il convient d'ajouter une doctrine privilégiant la défense du pays, de ses approches et de ses ressources. De nombreux points d'interrogation subsistent sur le lancement d'une opération terrestre, il est difficile pour ne pas dire impossible de se livrer au moindre pronostic concernant le déclenchement d'une opération terrestre contre l'Iran. Il est urgent de continuer à observer dans les jours prochains l'apparition de signaux (y compris les plus faibles) indiquant le lancement ou l'abandon de l'hypothèse d'un engagement terrestre. 

Commentaires

  1. Une intervention continentale, qui necessiterait des moyens humains et logistiques considérables est peu probable, en revanche un débarquement sur l'ile de Kharg par les Marines précédés par des troupes aéroportées est envisageable. Il permettrait d'assécher considérablement l'économie iranienne et par conséquence son effort de guerre qui s'étiolerait rapidemment. Le risque principal serait une fois l'ile prise qu'elle subisse une concentration d'attaques de drones contre lesquels l'armée US, comme toutes les armées occidentales, est insuffisament protégée. En toutes hypothèses un combat terrestre provoquera des pertes humaines, que les américains ne semblement pas prêts à accepter. La prise de décision de D. Trump sera vraisemblablement dictée à l'aune de la balance entre un désaveu de la population US à court terme et l'empreinte qu'il laisserait dans l'histoire en cas de victoire contre le régime des Mollahs iraniens. D. Trump est un homme agé de 80 ans qui ne pourra pas se représenter aux prochaines élection présidentielles. la tentation historique peut être grande.

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  2. l'arrivée des 2 "assaut ship" équipés de F35B va permettre au groupe aéronavale présent en mer d'Oman de ce replier tout en gardant la supériorité aérienne grâce aux F35B.
    le groupe aéronavale est en missions depuis des mois et doit être relevé
    quand au deuxième groupe aéronavale qui était en mer rouge le porte avion à pris feu et est à ce jour en réparation en crête
    les Marines présents sur zone pourrais aussi assurer l'évacuation des ressortissants US si la situation s'aggrave
    un assaut sur l'île de kharg semble exclu, il faudrait que les flottes US rentrent dans le golf persique, avec le risque immédiat de la fermeture du détroit d'ormuz
    penandreff
    penandreff

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  3. Que peut faire un ou deux équivalents de gros régiments, ou demi brigade, face à plus d'un million de combattants avec les réservistes et les paramilitaires, assez bien équipés au niveau terrestre (C'est l'aérien qui pèche très sérieusement réduit à une poignée de drones du pauvre...), un millier de chars "Karrar" et "Zulfiqar" compléter par un autre millier de chars moyens T72 principalement, tout cela étant mobile pour repousser un assaut au sol, très limité.

    Plus un nouveau énième bluff, ou poker menteur, de Trump, et des gens qui sont derrière... Tant celui ci semble cette fois ci s'être laissé entrainer dans une aventure qu'il ne maitrise plus du tout.

    Ils ont le temps, nous on a "la montre"...
    Sans débarquement massif et la hauteur, qui demanderait la mobilisation de plusieurs centaines de milliers de combattants pour finir par contrôler tant que faire se peut un pays d'un million six cent mille de km2 (3 fois la France, et 3 fois l'Afghanistan... !) et de 90 millions d'habitants.

    Quand on sait que quelques dizaines de milliers seulement de talibans dépenaillés, ou autre "Vietnam", ont suffit pour mettre en déroute plus de 150 000 soldats de la première armée du monde aussi..

    Tant tout cela semble "patauger" un peu, beaucoup depuis près de quatre semaines maintenant ; avec un président américain qui dit tout, et son contraire, d'un jour sur l'autre.
    On n'a jamais gagné de guerre sans troupe, massivement, au sol ; et sans être prêt à en payer le prix surtout...

    Même une prise locale demanderait un certain "prix", en vies humaines. Ce que ne peut sans doute pas se permettre, et se payer, même Trump.

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