DES CHENILLES VITE !

Pour ce nouveau post, Blablachars est heureux et honoré d'ouvrir les pages du blog complétement blindé à un des experts les plus reconnus de la chose blindée, Marc Chassillan auteur de nombreux ouvrages et publications et que les blindonautes connaissent bien. Dans cette "tribune" au titre évocateur, l'auteur reprend un thème cher à Blablachars, le retour de la chenille dans notre armée de terre. Les propos de Marc Chassillan s'appuient sur deux programmes en cours  le Véhicule Blindé d'Aide à l'Engagement (VBAE) et l'Engin du Génie de Combat (EGC) et leurs possibles développements. Merci à Marc Chassillan pour sa contribution éclairante et bonne lecture. 

Des chenilles, vite !

Prisonnières d’un logiciel obsolète, nos forces terrestres s’acheminent tranquillement vers le lancement en développement de deux plateformes à roues pour le Véhicule Blindé d’Aide à l’Engagement (VBAE) et l’Engin du Génie de Combat (EGC) alors que le nouveau contexte géostratégique et quelques bonnes raisons techniques pousseraient très fort pour une adoption du train chenillé.

Le VBAE a récemment fait l’objet d’une pause bienvenue pour mieux réfléchir à sa raison d’être au sein de la Cavalerie. Est-ce la présentation du FAMOUS au salon Eurosatory qui a instillé le doute dans l’esprit des opérationnels ? Ce n’est pas exclu, tant le véhicule, par ailleurs sans défaut majeur en dehors de son concept même, ne présentait rien de nouveau pour faire face à la nature nouvelle des conflits. Du conventionnel bien fait mais sans aucun signe de rupture. Un VBL plus gros, plus confortable et mieux protégé mais ça reste un « concept VBL ». Or l’arrivée massive de la robotique (parlons plutôt de téléopération) bouleverse totalement l’approche tactique de la reconnaissance et du renseignement à l’aune des enseignements venus d’Ukraine.

FAMOUS² (photo Blablachars)

Couvrir le large spectre des missions du VBL Ultima se révèle assez complexe pour plusieurs raisons. Dans sa mission de poisson-pilote des Leclerc et des Jaguar, dont le format des unités élémentaires pourraient évoluer (peloton/patrouille à deux chars), le VBAE sera forcément amené à utiliser des drones de reconnaissance voire de ciblage (au profit des Akeron tirés par les Jaguar ou d’une future munition de 120/140 mm guidée) et des MTO pour la destruction d’éléments ennemis pouvant entraver l’action des « gros », les engagements à courte portée restant l’apanage d’un canon de moyen calibre. Ce VBAE pourrait être optionnellement téléopéré, l’équipage débarquant pour se mettre à l’abri. Dans une approche « système VBAE », l’apport de robots terrestres à même de réaliser des missions d’éclairage, de ciblage ou de suppression des défenses ennemies est essentiel et leur téléopération depuis un VBAE voire même un simple 4x4 blindé est tout à fait envisageable. Pendragon devrait donner des pistes pour une robotique réaliste et opérationnelle. Par un « dosage » différent de ces composantes (VBAE, 4X4B, robots, drones, MTO) et apports d’autres capacités (motos, quads, armes d’appui légères, radars, moyens de guerre électronique, dragons portés 2.0), on peut mettre sur pied des escadrons complets pour des missions de chasse, de reconnaissance, de couverture, de flanc-garde, de destruction, de raids, d’infiltration, ou de contrôle de zone. Se pose dès lors le choix de la plateforme la plus adaptée pour remplir ces missions très variées dans un contexte d’emploi sur des théâtres fondamentalement différents de ceux sur lesquels nos forces furent amenés à intervenir au cours des soixante dernières années (Afrique, Moyen-Orient, Balkans). Les marches de l’est et du nord de l’Europe, aux terrains rendus difficiles à certaines saisons et aux réseaux routiers moins denses qu’à l’ouest, ne sont praticables qu’avec des chenilles. A cette difficulté terramécanique s’ajoute l’usage systématique de l’IA pour analyser le terrain et qui permet de prédire les zones Go/No Go praticables pour différents types de véhicules. Autrement dit, la prédiction de traficabilité des engins à roues est plus facile à faire que pour les engins chenillés aux possibilités d’évolution plus larges. Les véhicules à roues, plus dépendants des axes carrossables, sont plus vulnérables car « attendus ». Comme les retex d’Ukraine le montrent, la capacité de franchissement amphibie sans préparation devient cruciale et il n’est pas étonnant de lire dans le petit livret distribué par la 7ième brigade blindée, lors de sa journée de l’innovation du 09 septembre, l’expression d’un besoin de véhicules spéciaux. Si les cours d’eau ne sont plus un obstacle, cela démultiplie les possibilités de manœuvre et cela réduit drastiquement les opportunités de préparation de frappe pour l’ennemi par augmentation du terrain et des itinéraires accessibles. La 93e brigade ukrainienne a utilisé un robot terrestre amphibie Triton capable de franchir les marais dans le secteur de Kostiantynivka. Il réalisa une mission de ravitaillement sur 40 km en traversant des cours d’eau et des marais. Avant la mise en service du Triton, les robots logistiques étaient aéroportés par des drones cargos puis déposés derrière les coupures humides.

Les petits chenillés ne sont pas une idée nouvelle. On se souvient du Bren Carrier britannique, de la chenillette Renault UE de la seconde guerre mondiale, et plus récemment du Wiesel et du remarquable prototype Lohr VPX-5000 de 1981. Il y a deux ans le finlandais Patria présenta le TrackX, plus gros, mais qu’une réduction à l’échelle ½ serait une bonne indication de la voie à suivre. Imaginons un petit chenillé amphibie, très bas, à chenilles souples, très rapide (80 km/h), raisonnablement protégé, capable de porter un armement de moyen calibre téléopéré et quatre pax. D’une masse inférieure à 9 tonnes, propulsé par un moteur de 300 chevaux, il ferait appel à une transmission automatique, potentiellement hybridée. Il se mettrait à l’eau sans préparation. La réalisation de cet engin est totalement à la portée de la BITD française et, sans concurrent sur ce créneau, il pourrait bénéficier d’un monopole temporaire à l’export jusqu’à l’inévitable sortie d’un clone chinois.

Le choix du train chenillé pour l’EGC relève de la même approche « terrain difficile et mobilité étendue » et il se consolide avec la raison d’être de l’engin qui est de creuser et de déplacer de la terre. Les « VBCI à pelle » que l’on nous présente aujourd’hui pour prétendûment satisfaire le besoin sont très éloignés des solutions efficaces des engins de travaux publics. Ces derniers, quand ils sont à roues, virent par pivot vertical des deux moitiés de châssis, de sorte que la poussée se maintienne dans l’axe des roues. Ce pivot vertical est aussi un gage d’extrême manœuvrabilité sur un site de chantier de dimensions réduites. Quand ils sont chenillés, ils bénéficient de la poussée très adhérente des chenilles et de la faculté de pivoter sur place pour réaliser des travaux en espace limité. Les « VBCI à pelle » sont longs, encombrants, peu manoeuvrants et ne peuvent pas pousser avec les roues braquées. Un engin d’une trentaine de tonnes, blindé, à chenilles souples assurerait l’appui mobilité non seulement au profit des unités de décision mais aussi des unités médianes car la chenille souple permet des déplacements confortables à vitesse soutenue au plus près des blindés à roues Scorpion. Avec l’arrêt de fabrication du Terrier britannique il y a plusieurs années, ce matériel sera sans concurrent sur les marchés extérieurs.

L’EGC ou Auroch (Photo CNIM)

Notre armée de Terre doit opérer rapidement un virage salutaire et se débarrasser des oripeaux dogmatiques qui l’ont menée plusieurs fois dans des impasses capacitaires. Le VBAE et l’EGC chenillés sont deux formidables opportunités à saisir pour montrer que nos forces terrestres ont compris les enjeux de la nouvelle donne. C’est aussi ouvrir un champ export nouveau pour la conquête de marchés en Europe et au large. Un enjeu essentiel pour notre BITD.

 

Le concept E-Force des années 1990 (Affiche Nexter)

Commentaires

  1. les Allemands vont remplacer leurs 4X4 blindés fennek de reconnaissance par des pandur 6X6 équipés d'une tourelle de 25mm
    il existe des tractopelle blindés (JCB par ex) des chargeurs blindés en opération, l'EGC est une perte de temps et d'argent
    le CVRT revue et amélioré pourrais être une bonne base qui semble être à l'aise en Ukraine
    penandreff

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