ET SI ON PARLAIT DE CHASSIS

Depuis la première apparition publique au salon Eurosatory de l'Euro-MBT en juin 2018, tous les "nouveaux" chars présentés par KNDS France partagent une caractéristique commune, à savoir un châssis allemand. La seule exception à cette litanie est constituée par le Leclerc Evo 100% "made in France"présenté en 2024 par la branche française du groupe. Ces choix répétés depuis presque dix ans ont fini par imposer dans l'idée de nombreux observateurs que le châssis allemand constituait la seule base possible pour un char français. Blablachars qui ne partage pas totalement cet avis s'est livré ci-dessous à une rapide comparaison des sous-ensembles disponibles, exercice qui tendrait à prouver que le châssis allemand ne présente pas forcément toutes les avantages annoncés, à l'exception de son caractère éminemment politique. 

Avant de débuter ce tour d'horizon, il est important de préciser que les chiffres annoncés représentent la moyenne des chiffres communiqués par différentes sources ouvertes pour les différentes versions des engins évoqués. 

Le premier châssis est bien sur celui du Leclerc qui présente les caractéristiques suivantes.  Le châssis du char français mesure 6,88m pour la version EMAT et 7,03m pour la version Émirats, pour une largeur de 3,70m avec les jupes de protection latérales. Pesant de 36 à 37,5 tonnes selon les versions, le châssis du Leclerc intègre un train de roulement comprenant six galets de roulement, son amortissement est confié à une suspensions oléopneumatique. La conception de châssis remonte aux années 1980 et son arrivée dans les forces en janvier 1994. Ce châssis n'a connu aucune évolution majeure depuis la mise en service du char dans l'armée de terre. La fabrication du char a été  définitivement arrêtée en juin 2008 mettant un terme à la production des chars français et émiriens. 

Leclerc équipé d'une cope cage à Eurosatory

Le M1 Abrams dont le modèle originel a donné lieu à de nombreuses déclinaisons est basé sur un châssis d'une longueur de 7,93m et d'une largeur de 3,66m. Son poids est une donnée classifiée par le gouvernement américain, mais les différents chiffres existant le situe aux environs de 38,2 tonnes pour le M1A2 SEP V3 dont le poids total avec le Force Protection Package atteint 71.2 tonnes. Comme bon nombre de ses congénères, le développement des différentes évolutions du M1 s'est accompagné d'une augmentation du poids total de l'engin, supporté essentiellement par la tourelle mais aussi par le châssis pour environ un tiers du poids total. Conçu dans les années 1970, le M1 n'est plus fabriqué par General Dynamics, les chars commandés (Pologne, Roumanie, Bahreïn) sont construits à partir de châssis prélevés sur les stocks de l'armée américaine contenant entre 3500 et 3700 chars et remis à neuf. Le châssis du M1 comprend sept galets de roulement, l'amortissement est assuré par des barres de torsion associées à deux amortisseurs rotatifs placés sur le second et le septième galet. 

Premier prototype du M1A2 SEP V3

L'Altay turc dont certains éléments ne sont pas sans rappeler le Leclerc a connu une  longue phase de développement depuis son lancement en 2007 et le début de sa fabrication en série en 2024. Le châssis de l'Altay mesure 7,30m de long pour une largeur de 3.90m, le poids du châssis est inconnu à ce jour, mais avec un poids total de 62 tonnes et une tourelle pesant un peu plus de 20 tonnes, le poids du châssis qui se situerait entre 38 et 40 tonnes serait supérieur à celui des chars de sa génération. La production qui a démarré en 2024 vise à satisfaire les besoins de l'armée turque avec une première tranche de 85 engins au standard T1 devant être livrés d'ici la fin de la décennie. Le train de roulement se compose de sept galets associés à un système de tension de chenille automatique et une suspension de type in-arm comprenant un amortisseur par galets de roulement. A la différence de son "cousin" sud-coréen, l'Altay n'est pas doté d'une suspension active, bien que BMC ait choisi Hyundai Rotem pour l'amortissement de son char. 

L'Altay de BMC

Le Leopard 2 dont le châssis a les faveurs de nombreux pays et de nombreux constructeurs pour la déclinaison d'engins spécifiques est en service depuis 1979. Ses caractéristiques de base ont évolué avec l'apparition de nouvelles versions intégrant de nouveaux équipements. La longueur du châssis évolue entre 6,88m et 7,72m pour les dernières versions, augmentation rendue nécessaire par l'adjonction d'un groupe de puissance auxiliaire. Le poids du châssis a suivi le même chemin que le poids total de l'engin passé de 55,2 tonnes pour le Leopard 2A4 à 70 tonnes pour le Leopard 2A8 équipé du Trophy. Le poids initial du châssis de 37,8 tonnes serait aujourd'hui voisin de 40 tonnes pour les dernières versions. Cette augmentation a été provoquée par l'adjonction d'éléments de blindage modulaire et de plusieurs composants des nouveaux systèmes parmi lesquels le système de protection active Trophy. La largeur du châssis a peu évolué pour passer de 3,70m à 3,75m sur les dernières versions. Le train de roulement du Leopard 2 est composé de 7 galets de roulement doubles et suspendu par des barres de torsion complétées par dix butées élastiques et par dix amortisseurs à friction. A noter que le CAPINT présenté par KNDS France à Eurosatory était basé sur un châssis de Leopard 2A4, une éventuelle mise en production de l'engin serait effectuée avec un châssis de Leopard 2A8. 

Le châssis du CAPINT

Le dernier engin de ce tour d'horizon, le K2 est le plus proche du Leclerc en termes d'architecture et de génération. Développé à partir du milieu des années 1990, le K2 est entré en service en 2014. Au-delà de l'architecture, le K2 est également proche du Leclerc par ses caractéristiques générales. Avec un poids total de 56 tonnes, le char sud-coréen fait partie des engins les plus légers en service dans les armées occidentales. Le châssis du K2 qui pèse 38 tonnes, peut également servir de base à des véhicules spécifiques comme le montre l'accord signé entre Hyundai Rotem et la firme allemande FFG. Son train de roulement à six galets associé à une suspension oléopneumatique à garde au sol variable, améliore les capacités de tir en marche du char sud-coréen doté comme son "cousin" français d'un système de chargement automatique. Côté dimensions, le châssis du K2 mesure 7,50m de long pour une largeur de 3,60m, dimensions assez proches de celles du Leclerc. 

Le K2 à Eurosatory

Ce court survol de quelques caractéristiques des principaux châssis en service dans le monde permet de constater que certains des équipements évoqués ne présentent pas toutes les qualités requises pour servir de base à un char de transition. Sur le plan industriel et politique on peut retenir  qu’au-delà de ses caractéristiques proches de celles du Leclerc, le châssis sud-coréen présente également l'avantage de pouvoir être fabriqué au sein de l'Union Européenne, et plus particulièrement en Pologne dans le cadre de l'implantation de la firme sud-coréenne dans ce pays. Le partenariat signé il y a quelques jours entre KNDS et la firme polonaise Niewiadów pour la production de munitions de 155mm ainsi que le Traité de Nancy pourrait constituer un terrain favorable pour un renforcement de la coopération entre les deux pays autour de la question blindée. Concernant le châssis allemand, la question de l'industrialisation demeure également essentielle au moment où Berlin affiche sa volonté de (re)localiser les productions d'armement sur son territoire, alors que l'industrie manufacturière allemande traverse une crise importante. Cette question est d'ailleurs indissociable de celle liée aux éventuelles possibilités d'exportation de ce châssis, quand on connait la propension des autorités allemandes à imposer et lever des embargos au regard de leurs seuls intérêts et critères. L'ensemble des arguments présentés ci-dessus font du choix du châssis allemand par KNDS un acte fondamentalement politique plutôt que technique ou économique. Il est d'ailleurs "amusant" de constater la présence de cette solution allemande sur la quasi totalité des projets de char français et l'absence de toute solution française sur les équivalents allemands actuels et futurs. On aurait aimé voir projet Vision 2032 porté par KNDS Deutschland et Rheinmetall armé du canon Ascalon français et non du canon Rh-130 allemand. Une telle coopération ne peut pas être considérée comme telle mais plutôt comme le symbole d'une certaine forme de résignation. 

Le projet Vision 2032 et son canon de 130mm

Il est évident que si l'armée de terre choisit de se doter de 200 chars "secs" sans  envisager le développement de la moindre version destinée à des composantes inter-armes, le choix d'un châssis sur étagère parait être la solution la plus économiquement viable. Dans ce cas, il serait souhaitable d'étudier avec soin les caractéristiques du châssis sud-coréen comme base de ces futurs engins, plutôt que de s'en remettre pour une énième fois à un châssis allemand vieux de cinquante ans. En revanche, si l'armée de terre choisit de se doter d'une véritable composante blindée mécanisée comprenant différents éléments interarmes, le développement d'une plateforme française constitue alors l'option la plus logique et la plus attrayante sur le plan industriel et économique, au regard des perspectives d'équipement de l'armée de terre et du potentiel d'exportation. Cette option pourrait être similaire ou inspirée du projet EMPIRE (Engin Modulaire Principal d'Intervention Rapide et Employable) dont Marc Chassillan avait résumé la philosophie, au cours des Journées de la Cavalerie, avec cette formule "empruntée" Tolkien : "Une plateforme pour les équiper tous, une plateforme pour les protéger tous, une plateforme pour les amener tous et dans la victoire les lier." Puisse ce projet devenir une réalité et ne pas connaître une fin similaire à celle de l'anneau de JRR Tolkien ! 

Commentaires

  1. Le seul avantage du Léopard 2 est évidemment et uniquement politique, pour certains.

    Où on voit surtout la différence, considérable, de conception, avec un châssis du Leclerc qui rend plus d'un mètre en longueur à l'Abrams américain et au Léopard 2 actuel, qui n'a plus grand chose à voir avec ses premières versions des années 70.

    Un K2 manifestement copié ou en tous cas fortement inspiré du Leclerc, qui remporte moultes marchés actuellement (Même face à l'ogre germanique, et en Europe.), à défaut d'un L2, Leclerc-2 qu'on a raté et laissé passer ; encore aujourd'hui malheureusement.

    D'autant qu'on a déjà la tourelle, partie la plus délicate et technique d'un char moderne actuel, et futur...
    Il reste juste à lui trouver un moteur. Même de façon provisoire dans un premier temps, pour un char 100 % français, et 100 % européen... Alternatif à la seule vision et conception allemande (Bien différente de la notre au demeurant.).
    Histoire de défendre nos industries aussi. (Et histoire des capacités d'exportations... Aussi.)

    L'interarmes évidemment, la solution, la seule viable pour nous, et pour beaucoup d'autres à terme, à long terme, et la réponse moderne adaptée aux défis actuels, réindustrialisation, défense, etcetera, survie...
    Avec de vrais blindés mécanisés lourds, mais à la française.

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  2. la France ne produit plus les équipements pour faire un châssis de char lourd / VCI (moteur suspension boite de transfert etc), la seule solution souveraine serait de refaire un AMX13 / Mars15, mais l'on ne parle plus de la même chose.
    les USA transforment des brigades blindées (M1 + bradley) en brigades stryker (roues), les UK vont retirer leur brigade blindée d'Estonie et la remplacer par une unité d'infanterie anti char + artillerie
    La France doit garder les compétences difficiles a avoir du combat blindé car les conflits de ce jour ne seront peut être pas ceux de demain, comme notre armée ne souhaite pas augmenter de taille, la cible des 200 chars ne va pas changer
    quand au mirage de l'export je doute que KNDS ou Reinmetall soient compétitifs face à la chine / Turquie /Inde / Brésil
    a noter que FFG fabriquant Allemand a été racheté par Deutz?
    penandreff

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  3. La tourelle de la CAPINT paraît surélevée, un peu comme celle de l'AMX 13 : n'y aura t'il pas une fragilité face aux drones, missiles et roquettes ?
    Je ne comprends pas quels inconvénients présente le Leclerc Evo pour être un char intermédiaire, éventuellement au moindre coût.

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