Les premiers jours du conflit ukrainien au cours desquels de nombreux clichés diffusés montrant des chars détruits et / ou abandonnés avaient entrainés plusieurs observateurs à déclarer le char mort. Cette assertion, maintes fois répétée depuis le début de la guerre n'a pas empêché la constitution de la coalition du Leopard et la fourniture à l'Ukraine de près de 900 chars de tous types. Les quatre années de conflit ont été marquées par l'irruption massive de drones de tout type et de munitions rôdeuses dont la généralisation a entrainé une modification profonde de la nature et de la physionomie des engagements terrestres. Bien que le conflit ukrainien ne puisse être considéré comme la forme ultime de toute guerre future, plusieurs enseignements ont déjà été tirés qui ont affecté la structure et l'équipement de nombreuses forces armées. Alors que la version aérienne de ces engins semblaient avoir condamné les chars à n'être plus que "des plateforme d'artillerie", selon le DGA, les UGV pourraient à leur tour déclencher un véritable "tsunami doctrinal" en remplaçant les fantassins dans différentes opérations.
Des statistiques qui interpellent
La première indice de survenue d'un possible bouleversement du champ de bataille terrestre est constitué par un ensemble de statistiques publié la semaine dernière par le ministère de la Défense ukrainien. Les chiffres communiqués par les autorités ukrainiennes permettent d'apprendre que durant le premier trimestre de cette année, les Forces Armées Ukrainiennes ont remplacé les soldats humains par des robots terrestres dans 21 000 missions. Pour le seul mois de mars ce sont 9000 missions qui ont été confiées à des engins robotisés, contre 2500 en novembre 2025. Le ministère ukrainien a également indiqué que le nombre d'unités utilisant des robots terrestres étaient passé de 67 l'année dernière à 167 cette année.
Quel rôle pour les UGV ?
Les autorités ukrainiennes indiquent que ces engins d'un nouveau genre généralement télépilotés remplacent les soldats humains dans des tâches dangereuses comme l'approvisionnement des premières lignes, le déminage et plus surprenant la défense de positions fortifiées. 80% des missions réalisées par ces engins qui possèdent une autonomie de 50 kilomètres sont à but logistique et plus particulièrement médical, assurant notamment l'évacuation des blessés. Les 20% restant sont constitués par des missions de combat défensives et offensives dans lesquelles ces engins prennent la place des fantassins. On a pu le voir en novembre 2025 avec la tenue d'une pendant six semaines d'une position par un Droid TW 12.7 armé d'une mitrailleuse. Durant ces 45 jours d'engagement dans l'est de l'Ukraine, l'engin contrôlé à distance a tenu seul une position, effectuant des opérations de maintenance et de réapprovisionnement toutes les 48 heures. On ignore quelles ont été les conditions de remplacement de l'engin durant ses courtes périodes d’indisponibilité technique de l'engin.
Non contents de remplir des missions défensives, ces nouveaux acteurs obtiennent désormais des succès dans l’exécution de missions offensives comme en atteste l'annonce faite hier par le Président Zelensky. Ce dernier a indiqué que les FAU avait conquis une position russe sans déplorer la moindre perte dans leurs rangs, aucun fantassin n'ayant été employé dans cette mission, conduite par des drones terrestres et aériens. L'évolution dans l'emploi de ces engins ainsi que leur généralisation ne peut que confirmer les difficultés de l'armée ukrainienne dans le domaine des ressources humaines et le déploiement sur le front de nouveaux soldats. Les observateurs ukrainiens ont noté que la Russie, désireuse de maintenir le rythme de ses attaques d'infanterie a également déployé des drones terrestres. Selon les autorités ukrainiennes quatre unités des cinq des unités équipées d'UGV sont des brigades de combat déjà engagées dans plusieurs zones de combat. Cette opération avait été précédée en janvier dernier par la capture de trois soldats russes par un robot ukrainien Droid TW-7.62 fabriqué par la firme Devdroid. Selon son fabricant, l'engin équipé d'éléments d'intelligence artificielle pour la détection, l'acquisition et le suivi autonomes de cibles, aurait fait prisonniers trois soldats russes.

Soldats russes vus par le robot Droid TW-7.62
La généralisation des robots terrestres initiée dès 2024 par les autorités ukrainiennes qui souhaitaient en développer l'utilisation s'est concrétisée en 2025 avec la création au sein de certaines brigades d'unités de drones terrestres. Ce que le le chef du renseignement ukrainien Kyrylo Budanov appelait des "soldats de fer" sont essentiels pour des armées en mal de ressources humaines, le Président Zelensky indiquant que le 22000 missions menées étaient 22000 vies sauvées. Cette généralisation montre aussi le formidable dynamisme de la BITD ukrainienne dans le domaine qui, après les progrès accomplis dans les UAV (Unmanned Aerial Vehicles) est en train d'ouvrir une nouvelle voie d'évolution du combat terrestre. Il est probable que la Russie suive également cette voie, pour des raisons évidentes d'efficacité tactique mais aussi de préservation du potentiel humain dans une guerre qu aurait couté deux millions de vies, dont au moins 1,2 million au sein des forces russes. L'avance prise dans ce domaine et dans de nombreux autres fait des industries de défense des deux pays de redoutables concurrents potentiels dans les années à venir. La fin du conflit marquera leur inévitable retour sur les marchés avec des matériels "combat proven" innovants et probablement vendus dans des conditions financières attrayantes. Nous devons nous préparer dés aujourd'hui à affronter une concurrence dont les matériels "combat proven", déjà proposés à l'export pourraient bouleverser la physionomie des futurs marchés d'armement.
Et en France ?
On sait que l'atteinte de la marche de la robotisation de l'armée de terre est une des préoccupations du CEMAT actuel, volonté illustrée par le projet Pendragon. Ce projet mené par la DGA-MI (Direction Générale de l'Information- Maitrise de l'Information) en collaboration avec l'AMIAD (Agence Ministérielle pour l'Intelligence Artificielle de Défense) développe ce qui pourrait la première unité robotique de combat au sein. Les chercheurs de ces deux organismes visent aujourd'hui à décorréler le nombre d'humains du nombre de robots, pour permettre à un opérateur de piloter plusieurs robots. Les engins développés à Bruz dans la banlieue de Rennes sont testés "grandeur nature" sur le terrain de l'Académie Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan (AMSCC) dont les pensionnaires se font probablement une joie d'éprouver les capacités. L'armée de terre espère recevoir en 2027 les premiers drones terrestres issus de ce projet dont le premier démonstrateur est attendu cet été.

Le Projet Pendragon (Illustration MinArm)
Coté industriel, si l'on connait le dynamisme et la réussite de plusieurs sociétés françaises dans le domaine de l'aérien, le domaine terrestre est également un terrain favorable à plusieurs d'entre elles. Shark Robotics spécialisée dans les robots de lutte contre l'incendie et la sécurité, qui a livré l'année dernière 40 robots Colossus à Kiev développe également des robots à usage militaire parmi lesquels la mule Barakuda dédiée à des missions logistiques. D'autres engins à usage militaire pourraient faire leur apparition dans les prochains mois compte tenu des évolutions en cours dans ce domaine. L'Institut Saint-Louis également engagé dans ces développements a démontré les capacités de tir de son robot Aurochs 2 lors d'une campagne réalisée l'été dernier sur le Camp de Mourmelon en collaboration avec la Section Technique de l'Armée de Terre (STAT). Au cours de tirs pilotés depuis une tablette tactique ATOMS, l'Aurochs 2 a atteint une cible située à 400m.

L'Aurochs 2 de l'Institut Saint-Louis
KNDS France développe au sein de sa fililale KNDS Robotics, des robots terrestres permettant d'effectuer des missions de reconnaissance, de contre IED (Improved Explosive Device ou Engins Explosifs Improvisés), de transport automatisé et protection de la force avec des engins armés. Parmi les engins développés par KNDS Robotics, le Centurio dévoilé en 2024 est équipée dans sa version armée d'un tourelleau ARX 30 et le micro robot NERVA cohabitent avec des systèmes habités au sein de la solution maison baptisée "Medium Forces Mission Solution." De l'autre côté du plateau, Arquus / John Cockerill Défense développe également plusieurs solutions, comme le Drailer présenté en 2024 à Eurosatory. Le Drailer dont la version armée reçoit un tourelleau Hornet, pourrait préfigurer un engin plus lourd qui pourrait être recevoir un armement de moyen calibre issu de la gamme du fabricant belge.

Centurio de KNDS Robotics avec tourelleau ARX 30 
Le Drailer d'Arquus / John Cockerill armé d'un tourelleau Hornet.
Conlusion
Disposant pour le moment d'une autonomie pour le moment réduite à quelques dizaines de kilomètres et avec une place de l'homme restant encore à définir avec précision notamment pour les missions de tir, les robots terrestres sont encore loin des créations hollywoodiennes. Avec un cout de développement très supérieur à celui de leurs homologues aériens, les drones terrestres pourraient voir leur utilisation réservée aux côtés d'engins blindés habités par les opérateurs de ces Loyal Wingman. Cette coopération qui constitue probablement la prochaine étape du combat terrestre n'augure cependant du remplacement prochain des systèmes habités par des plateformes autonomes capables de mener un combat blindé interarmes. Pour les fantassins, la remise en question de leur survivabilité par les nouveaux armements combinée avec une légitime recherche de préservation du potentiel humain, pourrait favoriser le développement de nouveaux combattants qui "ne saignent pas" selon l'expression de Kyrylo Budanov et à terme la création d'unités robotisées capables d'accomplir des missions de combat, normalement dévolues à l'infanterie. Concernant la France, la plateforme de la future capacité intermédiaire pourrait devenir le chainon manquant dans cette évolution. Envisagée comme robotisable dès sa conception, elle pourrait en outre devenir le vaisseau mère d'engins téléopérés commandés à partir d'un espace arrière dégagé (par le positionnement du moteur à l'avant) par des opérateurs protégés. Cet espace ménagé dans la plateforme pourrait également embarquer des micro robots terrestres capables de mener de façon autonome des missions de reconnaissance de nature différente selon les versions de l'engin.
Tous ces développements attestent de la modification rapide de la physionomie du champ de bataille sur lequel les différents acteurs sont désormais soumis à des évolutions aussi inattendues que rapides. Après le char condamné ab initio dès les premiers jours du conflit, le fantassin très exposé pourrait à son tour voir son rôle profondément modifié par l'arrivée des nouveaux robots terrestres. Possédant une marge d'évolution plus restreinte que celle dont dispose les engins blindés, le combattant terrestre pourrait vivre dans les prochaines années, une évolution d'une ampleur comparable à celle représentée par l'introduction de la mitrailleuse durant la Première Guerre Mondiale.


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