UN CANON POUR UN DRONE

Les tirs d'obus à effet canalisé (OEFC) contre des drones par un Leclerc du 5ème régiment de Cuirassiers pourrait ouvrir une nouvelle voie dans la lutte antidrone des engins blindés. Effectués dans le cadre d'une expérimentation de Tirs LAD XL, ces séquences ont permis d'engager et de détruire avec le canon de 120mm du Leclerc des drones se présentant dans différentes configurations et évoluant de façon erratique et agressive. Blablachars a voulu livrer quelques unes de ses réflexions sur un sujet plutôt "iconoclaste", parfait exemple de l'adaptation d'un moyen existant à une menace nouvelle, une caractéristique qui semble devenue de mise dans la lutte antidrone, en attendant l'arrivée de moyens spécifiques. 

L'Obus à Effet Canalisé ou OEFC, connu sous le nom d'obus canister est à l'origine une munition anti personnel, destiné à des objectifs peu ou pas protégés. Comme on peut le voir sur la vidéo du tir d'une munition canister américaine XM 1028, le déclenchement de l'obus entraine la projection de 1100 billes en carbure de tungstène à une vitesse dépassant les 1100 m/s ; caractéristiques probablement semblables à celles de la munition utilisée pour le tir du 5ème Régiment de Cuirassiers. Au-delà de son efficacité avérée contre les objectifs terrestres, à la différence de sa "cousine" ABM (Air Burst Munition), l'obus canister n'est pas programmable. L'absence de toute possibilité de programmation impose de tirer cette munition sur un drone située à proximité de la distance normale de fonctionnement de l'obus, sous peine de perdre toute efficacité. la connaissance de cette distance ne peut être obtenue à bord du Leclerc et de la majorité des chars en service que par une mesure télémétrique. Outre la distance cible, cette opération permet de collecter un certain nombre d'informations nécessaires à l'élaboration par la conduite de tir de la solution de tir. Les paramètres relatifs à la cible, comme son attitude, sa vitesse, sa distance sont complétées par des informations relatives au char tireur comme son attitude, sa vitesse, les conditions aérologiques du moment, la température de la poudre ou encore la munition sélectionnée. 

La charge de la munition XM 1028 en cours de projection.

Ce dernier point est également à prendre en considération dans le choix de la munition canister. La composition du convoyeur de 22 obus prêts au tir est généralement décidée en fonction de la mission et de l'ennemi envisagé. En l'absence toute munition polyvalente, le convoyeur du Leclerc peut aujourd'hui accueillir des munitions flèche ou OFL, des obus explosifs à charge creuse OECC ou encore des munitions canister OEFC. La composition du convoyeur devra donc tenir compte des menaces envisagées parmi lesquelles les drones et les munitions rôdeuses. La présence de ces projectiles et la nécessité d'effectuer plusieurs tirs impliquera donc de "garnir" le convoyeur d'un nombre conséquent d'OEFC, au détriment des autres munitions. La présence d'une de ces dernières dans la chambre au moment de la détection, sur laquelle nous reviendrons, obligera à se débarrasser au préalable de la munition en place pour y introduire un OEFC. Pour arriver à ce résultat, deux méthodes sont envisageables, la première consiste à tirer la munition présente dans la chambre, la seconde consiste à retirer manuellement l'obus à l'aide d'un outil spécifique, après avoir ouvert la culasse pour accéder à la munition engagée. Opération chronophage dont l'exécution reste difficilement compatible avec le peu de délais disponibles face à une menace drone. En outre, l'extraction de l'obus est quasiment impossible pour une munition engagée dans une chambre ayant déjà tiré plusieurs obus, la température interne de la chambre entrainant une dilatation (voulue) du corps de la munition, rendant son extraction quasi impossible. Dans ces conditions, le tir d'un OEFC devient compliqué sauf si la munition est a minima sélectionnée ou au mieux introduite dans la chambre, configuration qui permettra d'engager l'objectif le plus rapidement après sa détection.

La partie arrière du canon de 120mm. 

Les différentes solutions élaborées pour la lutte antidrones reposent dans leur grande majorité sur l'intégration de moyens de détection, d'acquisition et de suivi des objectifs. Ce type d'équipement peut être complété sur les nouveau engins par des radars à antenne active de type AESA (Active Electronically Scanned Array) associés à des moyens de calcul et de programmation des munitions ABM utilisées. Le système français PROTEUS qui permet le "recyclage" du canon mitrailleur F2 de 20x139mm intègre dans sa seconde version une couche d'intelligence artificielle permettant la détermination de la distance de façon totalement passive et donc indétectable. Le Leclerc ne dispose d'aucun moyen de détection de ce type à l'exception de ses moyens optiques classiques. Le viseur chef HL70 permet d'observer de jour et de nuit sur des profondeurs différentes en fonction du grossissement choisi, tandis que le viseur tireur HL60 autorise également une observation diurne et nocturne jusqu'à des distances liées à l'utilisation des différents grossissements disponibles en voie jour et nuit, avec le recours dans certaines configurations à une voie video. L'ensemble de ces moyens reste donc notoirement insuffisant pour la détection d'objectifs comme les drones et leur engagement dans des conditions optimales. 

Le Leclerc avec le viseur HL70 (à droite) et le viseur HL 60 (à gauche)

Dépourvu de tout moyen de détection, de toute protection active, doté d'une seule arme colinéaire (mitrailleuse de 12,7mm) solidaire du canon de 120mm et deux mitrailleuses de 7,62mm servies par l'équipage pour l'autodéfense du char, le Leclerc est donc plutôt dépourvu en matière de lutte antidrones. Pour remédier à cette situation, plusieurs pistes peuvent être envisagées. Un renforcement de la protection par l'adjonction de modules ERA, y compris sur le toit de tourelle ou sur une cope cage, l'accroissement de la puissance de feu par l'intégration d'une arme de moyen calibre (20 à 30mm) couplée à un moyen de détection / suivi performant. L'intégration prochaine de viseurs PASEO de SAFRAN sur les Leclerc Rénovés pourrait permettre d'améliorer les capacités du char dans le traitement de ce type d'objectifs. 

L'expérimentation menée par le Royal Pologne permet de souligner une nouvelle fois les compétences et la maitrise des savoir-faire par les équipages de chars dans le domaine du tir ainsi que les qualités de la conduite de tir du Leclerc, dont la conception n'avait pas prévu cette utilisation. Cependant, elle ne peut être considérée comme une révolution doctrinale en raison des facteurs limitant sa généralisation, parmi lesquels la disponibilité de la munition OEFC au moment du tir, l'absence de programmation ou encore celle de moyens de détection appropriés. Une fois encore, le succès de cette opération est donc à mettre au crédit des hommes et des femmes de l'armée de terre, une richesse unique dont la valeur permet de compenser l'absence de solutions techniques adaptées. Le successeur du Leclerc devra évidemment intégrer cette nouvelle menace dont la généralisation pourrait avoir rapidement raison des bonnes volontés et de la détermination des équipages de blindés. 

Un équipage de char Leclerc (Photo DNA)

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