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jeudi 12 mars 2020

CA ROULE POUR L'ARMEE DE TERRE.

J'ai écrit l'article ci-dessous, il y a un peu plus d'un an, pour souligner la singularité du choix français de se passer d'une composante blindée mécanisée sur chenilles. L'objectif était de susciter un débat et  des réflexions sur un sujet, dont les conséquences sont à la fois militaires et industrielles. J'ai souhaité proposer cet article actualisé et avec une dernière partie consacrée à des interrogations.

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la France a choisi d’abandonner la chenille pour l’équipement des différentes composantes de l’armée de terre, qui ne compte plus aucun véhicule de ce type à l’exception de 200 chars Leclerc [1] et d’une quarantaine d’Engins Blindés du Génie. L’armée de terre est donc dépourvue de véhicules d’environnement (VCI, Engins du Génie…) adaptés à la manœuvre interarmes blindée permettant de compléter l’action des chars. Cette orientation ne devrait pas être modifiée par le programme Scorpion dont les deux principaux véhicules, Jaguar et Griffon sont dotés de roues, même si la modernisation d’un certain nombre de Leclerc est prévue dans ce projet.

La monoculture de la roue développée depuis plusieurs années a conduit l’armée française à ne disposer d’aucun choix dans le domaine des véhicules tactiques si la situation devait l’exiger. Les conséquences militaires et industrielles de ce choix sont nombreuses. Pour changer cette donne, le recours à l’achat de matériels sur étagère pourrait être envisagé en y associant nos industries de défense. Le choix effectué par l’armée de terre a été dicté par des facteurs budgétaires mais aussi par un manque de culture blindée et de volonté permettant de promouvoir l’existence d’une véritable composante blindée mécanisée. Sur le plan militaire, ce choix du tout roues pourrait influencer de façon négative la capacité de nos forces à s’engager dans un conflit de haute intensité sur des terrains difficiles et des milieux particuliers comme la zone urbaine. Sur le plan industriel, cet abandon de capacité pourrait se traduire à court ou moyen terme par une perte de compétences industrielles dans le domaine des châssis mais aussi des tourelles. Un rapide aperçu des matériels en compétition dans la phase 3 du programme Land 400 permet
de montrer le dynamisme de ce marché et l’existence d’une réelle possibilité d’achats sur étagère avec l’implication de nos industriels.

1. POURQUOI UN TEL CHOIX ?

Alors que tombait le Mur de Berlin, la France poursuivait le développement du char Leclerc ; en 1986, l’objectif est d’équiper l’armée de terre avec 1500 chars afin de remplacer les AMX 30 et les quelques AMX 13 toujours en service. En 1993, la Direction Générale de l'Armement ne prévoit de n’en commander « que » 650 exemplaires pour un budget total de 39 milliards de francs français de l'époque, hors engins de dépannage et porte-chars [2]. La nouvelle donne budgétaire impacte directement le char Leclerc et favorise la disparition des engins chenillés dans de nombreuses armées. En France, alors que le Leclerc vient d’entrer en service, un démonstrateur préfigure le futur engin de combat à roues. Le Véhicule Blindé Modulaire (VBM) pouvant être équipé de tourelles variées, de la TML 105 à la tourelle DRAGAR de 25mm. L’idée est de fournir une plateforme unique répondant aux différents besoins. Pour cela cet engin doit posséder la mobilité stratégique d’un camion, conjuguée à la mobilité tactique d’un char lui permettant d’accompagner le Leclerc.  

L’adoption d’un moteur V8 Scania de 600cv et d’un système de variation de la pression de gonflage des pneumatiques permet d’obtenir une mobilité satisfaisante. Les chenilles encore lourdes ne peuvent rivaliser en termes de mobilité stratégique. L’armée française qui commence à envisager le remplacement des AMX 10 P dont les premiers exemplaires ont été livrés en 1973, s’intéresse au VBM, qui donnera naissance au VBCI, équipant aujourd’hui la totalité des régiments d’infanterie de l’armée de terre. Ces développements techniques conjugués à la rigueur budgétaire recueillent l’approbation d’une majorité de décideurs qui ne voit dans les engins chenillés, que des engins lourds, gourmands, peu manœuvrant et finalement assez peu adaptés à nos forces. La fin de la menace du Pacte de Varsovie et le succès de l’opération Daguet fournissent des arguments en faveur de l’adoption d’une armée sur roues, projetable et manœuvrière. Cette opération est menée selon le concept de Force d’Action Rapide et à ce titre ne compte qu’un régiment de chars dans son organigramme. Le 4ème régiment de Dragons ne sera officiellement désigné que le 10 décembre 1990 pour renforcer la 6ème Division Légère Blindée.[3] Dans cette offensive majeure, la France n’engage donc que 40 chars lourds alors que pèse une grosse incertitude sur l’issue du combat terrestre. La première idée de manœuvre est de faire foncer les chars « bille en tête[4] » pour ouvrir la route au reste de la Division. Le chef de corps du Régiment envisage quant à lui une manœuvre visant à « combiner trois de nos forces : le choc, le feu, la manœuvre – en faisant largement appel à nos qualités intrinsèques, la mobilité, la rapidité d’exécution et la maîtrise de notre machine de guerre[5] ». La suite lui donnera raison, mais peu d’observateurs ne voudront voir la pertinence de la manœuvre des chars. Les enseignements de cette opération serviront à confirmer la pertinence du concept de force d’action rapide et la supériorité stratégique et tactique de la roue sur la chenille pour les futures opérations de l’armée française.

A la rigueur budgétaire, et l’absence de retour d’expérience objectif s’ajoute la notion d’empreinte logistique qui commence à faire son apparition dans le jargon et les pratiques militaires. Cette notion directement issue de l’opération Tempête du Désert est définie par « la présence physique d’équipements, d’approvisionnements, de personnel (y compris les contractors et civils) et d’infrastructures dédiées aux opérations de soutien et d’appui dans une zone de combat donnée[6]. » En 1999, le général Shinseki estime que les forces lourdes doivent être plus projetables stratégiquement, plus agiles avec une empreinte logistique réduite[7]. Ce cadre restreint conduit alors à éliminer les engins chenillés de toute projection et de toute génération de force. Cependant devant l’urgence de certaines situations ou pour des raisons d’affichage, ces moyens seront néanmoins projetés, au Kosovo en 1999, en République de Côte d’Ivoire en 2005 et au Sud Liban en 2006. Ces trois engagements de courte durée sont à ce jour les seuls réalisés par des véhicules chenillés d’infanterie. L’intensité des opérations en Afghanistan aurait peut-être pu nécessiter le déploiement de tels engins, se heurtant à deux problèmes majeurs : l’enclavement du territoire afghan et la difficulté d’acheminement de matériels lourds et surtout le remplacement de l’AMX 10P par le VBCI à partir de 2008.

Aujourd’hui la question de l’emploi d’une composante blindée mécanisée interarmes ne se pose plus, La France ayant renoncé à s’équiper dans ce domaine.

2. UN CHOIX ATYPIQUE AUX CONSEQUENCES MULTIPLES

Il est bien sur difficile de présenter toutes les conséquences potentielles du choix français, tant les incertitudes sur la nature des futures opérations demeurent, ainsi que la difficulté de prévoir leur nature et leur intensité ; Cependant quelques remarques peuvent être formulées.
En premier lieu, la singularité du choix français peut laisser songeur ; les armées équivalentes ont conservé en dépit de coupes budgétaires importantes.

Le Royaume Uni conserve des brigades mécanisées équipées utilisant plus de 700 exemplaires du MCV 80 Warrior en différentes versions. En service depuis 1987, il devrait être remplacé par l’Ajax également chenillé déclinées en différentes versions pour les composantes de l’armée de terre. Ces unités mécanisées ont été engagées à plusieurs reprises sur différents théâtres d’opérations.  
Chez nos voisins allemands, la même option a été retenue avec le Marder équipant les forces depuis les années soixante-dix (contemporain de l’AMX 10P) et en cours de remplacement par le Puma dont 400 exemplaires ont été commandés. Ila été envisagé de présenter le Puma pour la Phase 3 du programme Land 400, cette option n'ayant pas été retenue, c'est le Lynx qui a été choisi pour répondre à cet appel d'offres.



Autre armée engagée dans des opérations en zone urbaine et combattant le terrorisme, TSAHAL a récemment adopté deux véhicules de combat chenillés, le Namer, VCI de dernière génération doté d’une protection active, d’une tourelle moyen calibre équipé de missiles AC Spike, et le Nemera destiné au génie.

 

Aux États-Unis, la recherche d’une augmentation de la puissance de feu et de la létalité des unités blindées mécanisées a conduit l’armée américaine à moderniser de façon régulière le Bradley, en service depuis 1981. La dernière modification apportée à cet engin a été le remplacement des missiles TOW par des missiles Javelin. Parallèlement à ces modernisations successives l’armée américaine a lancé le programme Mobile Protected Firepower dont le but est de fournir une capacité de feu direct, à longue distance et sous blindage aux unités d’infanterie pour des opérations d’entrée en premier ou en force[8]. Pour répondre à cet appel d’offres, les compétiteurs officiellement déclarés, à savoir General Dynamics avec le Griffin, basé sur le châssis de l’Ajax, SAIC associé à John Cockerill Défense et BAE Systems avec une version modernisée du M8 Buford ont tous proposé un châssis chenillé, permettant d’offrir létalité, protection sans altérer les performances de mobilité requises par le programme. Le char léger coréen K21 105 également équipé d’une tourelle John Cockerill est également basé sur un châssis chenillé. 

A la fin de l'année 2018, l'armée américaine a annoncé avoir retenu General Dynamics et BAE Systems pour la phase suivante de ce programme, à savoir la fabrication et la livraison de prototypes. 







Le programme Next Generation Combat Vehicle (NGCV), devenu en octobre 2018, Optionaly Manned Fighting Vehicle (OMFV) était destiné à trouver un successeur au Bradley et concernait également des véhicules chenillés : le Griffin de GDLS doté d’une tourelle moyen calibre[9], le CV 90 Mark IV proposé par BAE Systems et le Lynx de RheinMetall Raytheon. Ce dernier est sorti de la compétition au cours de l'automne 2019, à la grande surprise des observateurs. 
Cette sortie préfigurait l'abandon du programme annoncé en janvier 2020. Quelque soit l'issue de ce programme et les options prises pour son redémarrage, le remplaçant du Bradley devra être un véhicule apte à mener des opérations de haute intensité et en milieu urbain.
Car ce type de confrontation est de nouveau envisageable, avec le retour des menaces conventionnelles en Centre Europe et le réarmement généralisé comme le souligne le général Burkhard, CEMAT pour lequel "le combat de haute intensité devenant une option très probable". La disparition de cette menace depuis la fin de la guerre froide a largement favorisé le choix d’une armée sur roues. Très récemment pourtant le théâtre Centre Europe est revenu au centre des préoccupations. A l'occasion du transfert du Groupement Lynx en Lituanie en janvier 2018, la mobilité des VBCI sur ce type de terrain a fait l'objet d'une réponse du Général Bosser, alors CEMAT. Interrogé sur le sujet, il a reconnu que les « VBCI ont été mis au hangar et […] du fait de l’hiver – l’importante épaisseur de la neige nécessitant l’utilisation de moyens particuliers[10] » . Ce qui s’est traduit par le déploiement de Véhicules Haute Mobilité de la 27ème BIM, permettant aux fantassins du détachement de conserver leur mobilité sur un terrain difficile et des conditions météorologiques contraignantes. Il est amusant de constater que ce même argument de mobilité a été utilisé à propos du déploiement du VHM dans la BSS. Pour Barkhane, point de neige, juste la saison de pluies pour limiter la mobilité des véhicules à roues.

Une autre conséquence potentielle de ce choix pourrait être une efficacité moindre dans un engagement en zone urbaine. Les récents conflits ont montré la pertinence de posséder et d’utiliser des engins chenillés pour agir dans ce milieu particulier. Ils ont offert aux troupes engagées, puissance de feu, protection et surtout une mobilité quasi permanente en s’affranchissant des obstacles naturels ou créés. En Syrie les détachements d’infanterie ont été débarqués au plus près de leur objectif avec des BMP, permettant aux fantassins de conserver leur potentiel de combat intact. Au vu des chiffres de l’Onu selon lesquels plus de la moitié de la population mondiale[11] vit en zone urbanisée, on peut s’interroger du choix français en matière d’équipements alors que notre doctrine et notre entrainement dans ce domaine restent des références pour de nombreuses armées étrangères. Ces dernières utilisant souvent des moyens de combat blindés mécanisés pour leurs unités d’infanterie et de génie, acteurs incontournables du combat interarmes en zone urbaine. L’action offensive dans ce milieu impose un rapport de un à sept et pour laquelle la mobilité, la protection et la puissance de feu restent indispensables. L’absence de cette composante blindée mécanisée lourde pourrait se traduire par une dangereuse perte d’efficacité des unités interarmes dans un conflit de haute intensité, et dans les opérations en zone urbaine.

A côté de cela, le choix français pèse aussi sur nos industriels de défense qui n’ont plus fabriqué de châssis chenillé depuis la fin de production du Leclerc en 2008. Cette absence de châssis « made in France » a été illustrée à Eurosatory 2018 par la présentation sur le stand KNDS d’un « char européen » ; hybride constitué d’une tourelle Leclerc sur un châssis de Léopard 2. Dans les autres allées du salon, de nombreux exposants présentaient des châssis chenillés, répondant aux souhaits de nombreuses armées cherchant à redensifier leurs capacités offensives avec des engins plus lourds, mieux protégés et plus puissants.

Le marché des tourelles est également marqué par l’absence française pour la fourniture d’équipement de véhicules chenillés. Le Jaguar avec sa tourelle armée du canon de 40mm CTAI illustre parfaitement les capacités des industries françaises dans ce domaine. Sophistiquée et performante, la tourelle est destinée à un engin de reconnaissance sur roues, développé sur une base  civile afin de conserver un prix unitaire inférieur à un million d’euros. Ce choix compréhensible, combiné à un rapport poids-puissance de 20 CV/tonne[12] laisse deviner une mobilité privilégiant la vitesse au détriment de la progression en terrain difficile. ce choix restant parfaitement cohérent pour un engin de reconnaissance destiné à remplacer l’AMX 10 RC et l’ERC 90 Sagaie. Comme celle du VBCI, la tourelle du Jaguar offre un angle de tir maximum de 45°, limitant la capacité de traitement d’objectifs en zone urbaine. Le développement d’une tourelle pour un engin chenillé imposerait certainement d’augmenter cette valeur et de maitriser des phénomènes plus complexes en matière de stabilisation, malgré les progrès techniques des chenilles (chenilles caoutchouc, suspensions,…). Ceci permettrait à nos industriels de se positionner sur un marché de véhicules neufs et de revalorisation de véhicules déjà en service. Enfin dans le cadre du développement des engins de combat autonomes, le choix de la chenille apparait comme incontournable afin que cet engin puisse s’affranchir des obstacles rencontrés. En l’état actuel de la technologie, la réalisation d’une mission d’accompagnement de chars par un véhicule téléopéré est tout à fait envisageable comme l’ont testé les Britanniques au mois de novembre 2018 avec un MCV 80 Warrior embarquant des fantassins sur le terrain d’entrainement de Salisbury durant le Autonomous Warrior 2018 Army Warfighting Experiment (AWE18)[13]. Certainement basé sur des châssis chenillés, le développement de VCI téléopérés pourrait être une des premières révolutions du champ de bataille dans laquelle nos industriels doivent prendre leur part. Les points évoqués plaident pour l’adoption de véhicules de combat blindés sur châssis chenillé capables de fournir aux unités interarmes un moyen de combat adapté et un environnement lourd au Leclerc. Le développement ex-nihilo d’un tel engin reste illusoire pour des raisons de calendrier et de budget. En revanche, un achat sur étagère reste envisageable avec l’implication de nos industries de défense.

UN PROGRAMME RAISONNABLEMENT AMBITIEUX.

Le Gouvernement australien a publié un Livre Blanc en 2016 fixant les grandes étapes de la modernisation de son appareil de défense. Pour l’armée de Terre, le programme LAND 400 a été décliné en plusieurs phases[14] ; celle qui nous intéresse est la Phase III vise à remplacer les M113 par des Véhicules de Combat d’Infanterie capables d’offrir une capacité de combat embarqué à courte distance. Cette phase a débuté cette année par la publication de l’appel d’offres, avec une capacité opérationnelle finale qui devra être atteinte en 2030-2031. La capacité initiale opérationnelle devant être atteinte en 2024-2025, la décision du gouvernement devant être prise en 2022[15]. Ce programme prévoit donc un achat sur étagère avec des transferts de technologies et une forte implication de l’industrie de défense australienne. RheinMetall, vainqueur de la Phase II avec le Boxer a déjà entrepris la construction d’infrastructures dans l’état du Queensland choisi par la firme allemande dès la phase initiale. Les compétiteurs déclarés pour la phase 3, à savoir BAE Systems, RheinMetall, Hanwha Defense et GDLS devront présenter en 2020-2021 leurs propositions visant à établir des liens industriels et commerciaux avec l’industrie locale. Cette phase précédant celle d’évaluation d’une durée prévue de 52 semaines, pour les véhicules concernés se répartissant comme suit : 312 VCI, 26 véhicules PC, 16 véhicules d’artillerie, 11 véhicules de reconnaissance pour le Génie, 14 engins de dépannage, 18 engins ateliers, 39 exemplaires en version Génie combat et 17 véhicules de soutien de manœuvre, soit un total de 453 véhicules[16], à comparer aux 630 VBCI commandés par l’armée de terre. A noter que pour la Phase III la demande australienne précise que “ la solution idéale serait un VCI chenillé à tourelle avec un haut niveau de protection et une mobilité proportionnée à celle du MBT M1 et pouvant embarquer un groupe de huit fantassins[17]. » La chenille est bien considérée comme la solution idéale de mobilité pour un engin destiné à évoluer au plus près des chars de combat. Les quatre compétiteurs proposent tous des véhicules chenillés en service ou basé sur l’évolution d’un engin existant.

BAE Systems , candidat malheureux de la Phase 2 propose le CV 90 Mark IV doté d’un moteur de 1000 CV accouplé à une transmission de dernière génération autorisant un accroissement de la charge utile de deux tonnes sans dégrader les performances de mobilité. La tourelle habitée de deux hommes reçoit un canon de 35 à 50mm, une mitrailleuse de 7.62mm, un lance grenades de 40mm et deux missiles AC sur le côté de la tourelle. La protection est confiée à un système actif, faisant de cet engin le premier de sa catégorie à être doté d’un tel système. Bien que la conception de cet engin soit relativement ancienne, l’adoption d’une tourelle numérisée, d’un système de protection active et sa remotorisation permettent de l’adapter aux exigences australiennes. 



L’AS 21 RedBack proposé par Hanwha est également une évolution d’un engin existant, à savoir le K21 en service dans l’armée sud-coréenne. Ce châssis sert également de base au char léger proposé avec CMI dans le cadre du programme MPF. Sans donner de caractéristiques techniques précises, le constructeur annonce que l’AS 21 est capable d’embarquer 8 fantassins sur 500 kilomètres à une vitesse de 40 km/h en tout terrain, pouvant atteindre 70 km/h sur terrain plat. Dans le domaine de l’armement, un canon automatique de 40mm est prévu dans une tourelle à architecture numérique et d’un système actif de protection.
 
RheinMetall, vainqueur de la Phase II avec le Boxer propose pour la Phase III une évolution du Lynx, le KF 41 spécialement dédiée à la compétition australienne et devant entrer en service en 2026. Avec la capacité d’embarquer 9 fantassins sur plus de 500 km à une vitesse maximum de 70 km/h, le KF 41 affiche des performances de mobilité assez similaires à celles de ses concurrents, avec un ratio de 26cv tonnes pour un poids de 44 tonnes. La tourelle Lance 2.0 est armée d’un canon Wotan de 35mm, avec deux lance-missiles AC Spike LR2 de Rafael. Un système de protection active est également prévu.

GDLS Australia profitant du développement de l’Ajax présente également une solution pour la phase III du programme Land 400. Basé sur un châssis AJAX, cet engin devrait proposer une tourelle armée d’un canon de 30mm et non la version adoptée par l’armée britannique avec le canon de 40mm CTAI. L’un des arguments de GDLS dans cette compétition est l’existence ou le développement d’une famille d’engins blindés comprenant bien sur l’Ajax , ainsi que l’Arès, l’Athéna véhicule PC, l’Atlas véhicule blindé de récupération, l’Argus – véhicule du génie et l’Apollo, véhicule de dépannage. Toutes ces versions reposent sur une base mécanique commune, à savoir le châssis chenillé dérivé du véhicule blindé de combat d’infanterie ASCOD-2.

La phase de Risk Mitigation Activity (RMA) qui a débuté à la fin de l'année dernière a vu la sélection du Lynx KF 41 et du RedBack d'Hanwha. Cette phase est prévue durer deux ans durant lesquels les engins retenus seront testés par les services australiens. Délai pendant lequel les industriels entreprendront de nouer des partenariats avec les entreprises et régions australiennes pour la phase d'industrialisation du véhicule retenu. Rheinmetall, vainqueur de la Phase 2 avec le Boxer s'est appuyé sur la région du Queensland dans laquelle il a implanté son siège local et prévoit de construire son Military Vehicle Centre of Excellence (MILVEHCOE) in Redbank, Ipswich.

Le programme LAND 400 comprend quatre phases[18] et représente un budget de 6.3 milliards d’euros[19] répartis sur plusieurs années[20]. La publication anticipée de la RFI pour la phase 3 correspond aux choix exprimés dans le Livre Blanc publié en 2016, qui prévoit une trajectoire financière devant amener l’effort de défense australien à 2% du PIB. Il ne s’agit pas de « singer » ou d’imiter ce programme mais de souligner la possibilité d’adopter une démarche d’acquisition de matériels blindés qui pourrait permettre de limiter la déflation des véhicules blindés en services dans l’armée de terre[21], en impliquant nos industries nationales.


Côté français, il serait intéressant de savoir à quel moment l'armée de terre a fait ces choix et pour quelles raisons. Aucune armée d'un format comparable à la nôtre n'a adopté une position semblable en matière d'équipements. Le programme Scorpion, technologiquement très avancé met en œuvre des moyens de combat modernes, bénéficiant d'importantes innovations, il apparait  cependant incomplet, avec l'absence d'une composante "haute intensité" combinant mobilité et puissance de feu sous blindage lourd. Il serait intéressant de comprendre les raisons pour lesquelles le développement d'une plateforme chenillée n'a jamais été entrepris. Celle-ci aurait pu intégrer de nombreuses technologies innovantes en matière de mobilité(chenilles souples, propulsion hybride), d'armement (munitions télescopées de différents calibres), de protection (APS). Cette plateforme aurait pu donner naissance à un char moyen (MPF américain), à un engin de reconnaissance (Ajax britannique) ou un véhicule de combat d'infanterie (Lynx, Red Back). D'autres fonctions pouvant être ajoutées comme celle "d'engin mère" pour des UGVs ou disperseur de "loitering munitions". En l'absence de cet engin, c'est au VBCI que revient la qualité d'engin lourd de l'infanterie française en charge de l'appui des formations de Griffon. Le combat collaboratif info centré sera certainement un remarquable multiplicateur d'effets mais il faut souhaiter  que les moyens requis soient toujours disponibles pour mener ce combat ! 
 
En conclusion et sans remettre en cause les qualités intrinsèques du VBCI, saluées par les opérationnels[22], les qualités entrevues du Griffon et celles supposées du Jaguar, il convient de reconnaitre que le choix français du « tout roue » est atypique et unique dans les armées occidentales ou équivalentes. Il se confirme avec la publication ces jours-ci d'une vue d'artiste du Moyen d'Appui au Contact (MAC) ; avec un peu de naïveté, (vue d'artiste oblige) l'engin est représenté dans une zone vaguement urbanisée partiellement détruite mais évoluant sur un axe miraculeusement préservé !


Une culture blindée marginale, un hiver budgétaire post guerre froide et la réduction de « l’empreinte logistique » ont eu raison des de la chenille dans l'armée de terre. Les unités interarmes sont dépourvues de moyens et de capacités qui pourraient se révéler précieuses dans un engagement de haute intensité ou en milieu particulier. Au-delà des motifs de cette décision, la monoculture de la roue revient également à exclure nos industriels des marchés internationaux et de possibles succès à l’exportation, sur un marché dynamique soutenu par la remontée en puissance dans ce domaine, décidée par certains pays.

Il reste à souhaiter que ce choix n’ait d’autres conséquences dans les futures opérations que la France pourrait être amenée à conduire. 

NOTES

[1] « Chiffres clés de la Défense - 2018 » Ministère de la Défense, 11 septembre 2018.
[2] Évaluations », Défense magazine, no 6,‎ octobre 1993
[3] « La décision d’envoyer, en renfort de la 6e DLB, le 4e Dragons, […] n’est prise de façon officielle que le 10 décembre 1990. » Col Bourret Cdt le 4ème Dragons https://operation-daguet.fr/des-chenilles-dans-le-sable/
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] United States Army "Objective Task Force, Council of Colonels Briefing"
[7] “Heavy forces must be more strategically deployable and more agile with a smaller logistical footprint” in Eric K. Shinseki, "Army Vision Statement'. 23 June 1999
[8] “The Requirement for MPF to provide infantry brigade combat teams a protected, long-range, cyber resilient, precision, direct-fire capability for early or forcible entry operations …” https://www.defensenews.com/land/2017/06/28/us-army-on-fast-track-to-get-mobile-protected-firepower-into-force/
[9] Une version, démonstrateur technologique, équipée d’un canon de 50mm a été présenté sous l’appellation de Griffin III à l’occasion du Salon AUSA 2018.
[10] Audition du CEMAT devant les députés de la Commission de Défense Nationale http://www.opex360.com/2018/02/28/otan-moment-vbci-groupement-tactique-francais-deploye-lituanie-ont-ete-mis-hangar/
[11] « Aujourd’hui, 54% de la population mondiale vit dans les zones urbaines, une proportion qui devrait passer à 66% en 2050 » Département des affaires économiques et sociales de l’ONU
[12] Le Jaguar avec un poids annoncé de 25 tonnes sera animé par un moteur Volvo MD 11 de 500CV
[13] https://www.janes.com/article/84939/uk-warrior-remotely-operated-for-first-time
[14] LAND 400 Phase 3 – Mounted Close Combat Capability, primarily enabled by the Infantry Fighting Vehicle (IFV) (the M113 APC replacement) and MSV mission systems http://www.defence.gov.au/dmo/EquippingDefence/Land400
[15] Indicative Time Line Land 400 Phase III
[16]http://www.australiandefence.com.au/news/more-on-land-400-phase-3#jFhug0ljS25jMDWd.99
[17]http://www.australiandefence.com.au/news/more-on-land-400-phase-3#jFhug0ljS25jMDWd.99
[18] LAND 400 Phase 1 – Project Definition Study (completed). LAND 400 Phase 2 – Mounted Combat Reconnaissance Capability, primarily enabled by the Combat Reconnaissance Vehicle (CRV) mission system (the ASLAV replacement). LAND 400 Phase 3 – Mounted Close Combat Capability, primarily enabled by the Infantry Fighting Vehicle (IFV) (the M113 APC replacement) and MSV mission systems. LAND 400 Phase 4 – Integrated Training System.
[19] 10 milliards de dollars australiens
[20] Le programme SCORPION devrait nécessiter 5 milliards d’euros d’investissements d’ici 2025.
[21] Nicolas MALDERA « La mutation technologique de l’Armée de Terre, le cas du programme Scorpion » 20 juin 2016. http://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/la-mutation-technologique-de-larmee-de-terre-le-cas-du-programme-scorpion
[22] Képi Blanc Décembre 2018

7 commentaires:

  1. Votre article a suscité quantité de réactions, merci de l'avoir écrit.

    Pour compléter:
    https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/focus-strategique/survivabilite-champ-de-bataille-entre-technologie

    Et dire qu'il y en a encore qui se disent que le char n'est qu'une relique du passé:
    https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/marc-chassillan-dans-guerres-actuelles-il-y-a-chars-partout-145371

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  2. La diversité des blindés médians dans l'armée de terre n'est pas une logique militaire, mais un soutien à certains industriels de l'armement:
    https://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/les-defis-capacitaires-de-nos-forces-armees

    https://www.athena-vostok.com/scorpion-un-choix-sans-retour-qui-engage-larmee-de-terre-pour-des-decennies

    C'est un état de fait qui se vérifie dans toutes les armées:
    https://www.athena-vostok.com/modele-darmees-2030-et-si-nous-nous-etions-trompes-premier-volet-larmee-de-terre

    https://www.athena-vostok.com/modele-darmees-2030-et-si-nous-nous-etions-trompes-second-volet-une-loi-a-hauteur-dhomme

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  3. Ce n'est pas le "lobby cavalerie" qui fait la pluie et le beau temps dans les armées:
    http://www.merrylaballedefense.com/2017/10/l-emploi-des-chars-dans-la-guerre-moderne.html

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  4. "Pourquoi l'armée française a abandonné la chenille" : Lobbying, à la petite semaine (para-légion-infanterie de marine, qui ne jurent que par le tout-roue, et le -faux désormais- léger), et tropisme - aveuglement - africain de plus en plus exacerbé. Finissant par transformer les armées françaises, en armées de seconde zone, au propre comme au figuré.

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  5. Et le successeur de l'engin blindé du Génie sera... à roues:
    https://blablachars.blogspot.com/2020/10/larmee-de-terre-recu-le-premier-engin.html

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  6. La British Army vient de se voir transformée en armée d'opérette:
    https://blablachars.blogspot.com/2021/03/le-sort-des-blindes-britanniques.html

    Le refrain est connu:
    https://www.areion24.news/2021/03/23/royaume-uni-faire-plus-avec-moins-dun-peu-mieux

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  7. La roue gagne même du terrain dans des pays qui ont des terrains pourtant plus favorables à la chenille, surtout avec l'évolution de la chenille composite:
    https://www.areion24.news/2020/08/25/lartillerie-na-pas-tire-son-dernier-obus/

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