Le déclenchement de la guerre en Ukraine a profondément modifié la physionomie des marchés d'armement et particulièrement celle du marché des blindés, rythmé par des acquisitions en série. Cette véritable "frénésie" d'achat ne semble pas prête de se terminer si l'on en croit les derniers chiffres rendus publics. Selon les différentes projections, le marché mondial des véhicules blindés devrait atteindre une valeur cumulée de 225 milliards de dollars pour la période 2025-2033 avec un taux annuel de croissance estimé à 7,3% sur la même période. Blablachars a voulu regarder en détail les causes et les conséquences de ces chiffres qui confirment les données précédemment publiées sur le blog.
La hausse des budgets consacrés à la défense qui alimente ce marché s'accompagne d'une volonté évidente de nombreux états de restructurer leurs capacités terrestres. Parmi ces dernières, le segment blindé est l'objet de plusieurs projets se traduisant par des acquisitions de matériels neufs ou le lancement de programmes de modernisation / rénovation destinés à prolonger la durée de vie opérationnelle des engins et surtout à les adapter aux nouvelles menaces. On note également la mise en oeuvre d'opérations de restructuration des composantes blindées se traduisant par la mécanisation de ces forces, au sein desquelles les engins chenillés remplacent leurs homologues à roues, jugés moins adaptés. Parmi ces nouveaux venus, les VCI (Véhicules de Combat d'Infanterie) occupent une place prépondérante devant les chars, les véhicules transport de troupes et les engins spécialisés (Génie, Artillerie). Il est intéressant de noter que dans de nombreux cas, les marges de manoeuvre financières nécessaires sont obtenues par des réorganisations structurelles ou matérielles permettant une harmonisation des équipements employés et une recherche de "communalité" entre les différentes composantes. C'est notamment le cas avec l'adoption de châssis communs pour des missions différentes, ou d'une tourelle commune à plusieurs engins. Enfin la dernière piste d'économie suivie est celle d'un regroupement de plusieurs pays exprimant un besoin commun et acceptant une harmonisation des spécifications nationales pour parvenir à la définition d'un engin unique. La commande de CV90 par six pays ou encore le programme CAVS (Common Armored Vehicle Systems) sont les exemples les plus récents de ce type de démarche, qui s'inscrit à rebours des initiatives européennes. Ces dernières se caractérisent par leur lourdeur et leur inertie, des résultats incertains qui peuvent être au moment de leur arrivée, en total décalage avec les besoins du moment.
Sans surprise, l'Europe "aux premières loges" du conflit ukrainien est le premier foyer d'expansion de ce marché blindé avec un renouvellement quasi complet des flottes de chars ( plus de 500 Leopard 2 en commande), de VCI ou la (re)création d’unités blindées mécanisées. Le programme SAFE mis en place récemment a encore "dopé" les possibilités de financement grâce à ce mécanisme mis en place par l'Union européenne. Ce projet destiné à encourager le réarmement européen et les industriels a également favorisé l'arrivée de nouveaux acteurs, souvent aux dépens des acteurs traditionnels. Ces néo fournisseurs proposent des engins innovants et mettent en avant leur réactivité, souvent opposée à celle des industriels traditionnels, fonctionnant avec des cycles décisionnels plus longs. Cette adaptabilité et cette rapidité d’exécution semblent être devenues des qualités indispensables au succès d'un matériel sur les marchés export, où les clients potentiels souhaitent disposer rapidement d'engins adaptés aux menaces présentes et futures. La conception des engins autour d'architectures numériques ouvertes, au potentiel d'évolution garanti, est un autre facteur de succès des matériels modernes. Parmi ces néo fournisseurs, Rheinmetall avec le Lynx, présenté pour la première fois en 2016 a fait de la rapidité d'exécution des contrats et du transfert de technologies des éléments incontournables de ses offres, comme le montre les contrats italiens et hongrois. Autre néo-fournisseur particulièrement ambitieux, la Corée du Sud qui en dépit de son caractère extra-européen, a fait de notre continent une priorité commerciale sur laquelle la BITD sud-coréenne a déjà obtenu d'importants succès avec l'obusier K9, le char K2 et demain peut-être l'AS-21 Redback. La modernité des engins proposés s'accompagne d'importantes offres de transferts technologies susceptibles de permettre aux acquéreurs de se conformer aux exigences du programme SAFE et de développer leur BITD.
Les autres continents ne sont pas en reste avec, aux Etats-Unis, les programmes XM30 et M1E3, la modernisation du Bradley M2A4 et du Stryker ainsi que les récentes déclarations canadiennes sur le sujet. L'Amérique du Sud manifeste également un intérêt marqué pour les engins blindés dont le succès est porté par les projets brésiliens, la modernisation des engins chiliens, Leopard 2A4 CHI et MARDER ou le récent choix péruvien. Plusieurs pays se partagent le marché africain, nourri par les ambitions blindées de nombreux états comme en témoignent les récentes acquisitions maliennes. Les fournisseurs traditionnels dont la France faisait partie sont en cours de remplacement (ou déjà) remplacés par des pays dont les ambitions politiques, stratégiques et commerciales convergent à l'instar de la Chine, de la Russie, de la Turquie ou encore d'Israel. Le
nord du continent africain connait également un croissance blindée
important, nourrie par la confrontation algéro-marocaine et
l'instabilité de la BSS. Rabat a choisi de se tourner vers des
fournisseurs inédits comme Israel et l'Inde qui, avec le succès du WhAP fait son entrée dans le club des exportateurs d'armement terrestre. Le possible choix du K2 sud-coréen confirmerait cette tendance ainsi que les rôle que souhaite jouer le Maroc dans cette région. En Asie, si la menace chinoise reste un des facteurs déterminants du lancement de plusieurs projets dans le domaine, l'apparition (ou le retour) de conflits frontaliers motive également de nombreuses armées à revoir la composition de leur parc blindé.
Ce (trop) rapide tour du monde auquel pourraient s'ajouter l'Inde, la Chine et le Moyen Orient montre que les perspectives de croissance envisagées ne font que traduire l'engouement actuel pour les engins blindés lourds, seuls capables de protéger efficacement les combattants contre les nouvelles menaces. L'infanterie est au coeur de ces préoccupations qui visent à augmenter l'efficacité opérationnelle du fantassin en lui donnant un engin puissant, mobile et protégé capable de l'amener dans les meilleures conditions vers les zones de combat.
Et la France dans tout ça ? Avec des exportations terrestres en petite forme bien que portées par le Caesar et le programme CaMo, les industriels français ont vu leurs parts de marché se réduire à la portion congrue sur le segment des véhicules blindés. Cette baisse d'intérêt des clients étrangers pour les matériels français dont les causes possibles ont déjà été évoquées par Blablachars consacre surtout le manque d'adaptation des engins "made in France" aux contraintes opérationnelles actuelles. Dans un environnement où la mobilité tactique, la survivabilité et la puissance de feu sont revenues au premier plan, il est urgent de lancer un véritable projet permettant de se doter d'engins blindés chenillés, acteurs incontournables du combat de haute intensité. Cette initiative pourrait se traduire par la conception et le développement d'une famille d'engins, capables de répondre aux exigences de l'armée de terre et des marchés internationaux. La question du char de transition ne peut pas se limiter au seul char et être résolue en achetant ou en développant 200 engins dont le cout unitaire serait exorbitant et parfaitement incohérent en ces temps de disette budgétaire. Le rééquipement d'une armée nationale passe par le succès à l'export des engins choisis, nombreux sont les pays qui ont intégré cette notion de base qui en outre, facilite souvent la conclusion d'accords de gré à gré comme le voit avec CaMo. Les perspectives de croissance évoquées ci-dessus montrent qu'il existe encore de la place pour des engins innovants, aux coûts d'acquisition et de possession maitrisés, des qualités qui ne sont pas inaccessibles à nos industriels et dont l'armée de terre doit également profiter. pour se doter d'une véritable composante blindée mécanisée.





"se traduisant par la mécanisation de ces forces, au sein desquelles les engins chenillés remplacent leurs homologues à roues"
RépondreSupprimerEst-ce qu'on pourrait avoir des exemples de blindés à roues qui se font remplacés par des engins chenillés ?
Je ne parle pas de nouveaux chenillés qui remplacent d'anciens chenillés.
Pourrait-on également avoir le ratio entre le nombre de blindés à roues commandés dans le monde et le nombre de chenillés ?
Est-ce qu'il y a 10 ans la France vendait plus de blindés qu'aujourd'hui ? Il y a 20 ans? Quand nous avions le VCI chenillé AMX10P, a t'il été vendu comme des petits pains? Et l'obusier AuF1, lui aussi chenillé, quelle vente? L'EBG?
On oublie souvent que les contrats d'armes sont avant tout politique avant d'être un choix sur catalogue ouvert à tout le monde. Un choix qui est de plus en plus lié au partage industriel qui est plus déterminant que l'engin sélectionné. Vous pouvez avoir un super blindé, si celui d'en face offre plus de partage même pour un engin inférieur, il gagnera. Donc ça aussi il faut le dire, tout comme les facilités de payements. Nous ne sommes plus à l'époque où vendre des blindés faisait tourner les usines en France, aujourd'hui on vend au mieux des équipements à intégrer sur des usines à l'étranger.
La France dans tout ça ? Elle achète des milliers de blindés mais on continue de faire comme si elle ne faisait rien car on ne voit pas de chenilles.
"seuls capables de protéger efficacement les combattants contre les nouvelles menaces"
Regardons ce que font les ukrainiens et les russes qui sont à fond dans ces nouvelles menaces. Pourquoi ils éloignent les blindés du front? Pourquoi ils préfèrent alléger au maximum leurs moyens de mobilité en première ligne dans ce conflit de haute intensité? Pourquoi ils n'investissent pas dans de super blindés extra lourd si c'est ça la solution contre les nouvelles menaces?
Va falloir faire une analyse cohérente de ces nouvelles menaces car pour l'instant j'ai surtout l'impression qu'on aime voir ce conflit comme il était il y a 3 ans, au moment où on comptait et regardait les blindés, ou on plaçait le char au centre de l'attention et non pas comme le conflit se trouve actuellement.
Le conflit en Ukraine permet d'apprendre beaucoup de choses encore faut-il savoir quoi regarder pour bien apprendre. Dans la 1ère guerre mondiale, on pouvait y voir un combat de lignes, statiques qu'on cherche à percer. Cette analyse a conduit à faire la ligne Maginot. Pourtant les nouvelles menaces qu'il fallait voir c'est celle de l'aviation, celle de la percée blindée qui amena les allemands à concevoir la stratégie de la Blitzkrieg.
Aujourd'hui la guerre en Ukraine ne doit pas nous amener à vouloir faire comme avant en pensant que la seule chose à faire, c'est d'augmenter la cuirasse. Il faut faire le bon restes de l'Ukraine, cela fait bien longtemps que les ukrainiens ne réclament plus de chars et non ce n'est pas en équipant 20 chars avec du blindage réactif, une protection active ou je ne sais quoi que ça passera comme dans du beurre, que ça va dégommer les drones avec une facilité deconc. Si ce serait si facile, ne pensez vous pas que les russes et les ukrainiens chercheraient à le mettre en pratique ? Sont-ils plus déconnectés du besoin face aux nouvelles menacesque l'Allemagne par exemple ?
En effet les chars ne seront sûrement pas les solutions aux nouvelles menaces, mais ce n'est pas ce que prétend l'auteur. Les chars restent cependant une composante majeure d'une armée.
SupprimerTirer les leçons du conflit russo-ukrainien je suis bien d'accord, ça ne veut pas dire pour autant qu'il est l'alpha et l'oméga des futures conflits.
Pour les chars plus particulièrement, les usines russes tournent et les ukrainiens ne demandent plus de chars car ils n'ont pas les ressources pour lancer une offensive mécanisée.
Pour les drones ne sont pas en concurrence avec les chars, mais plutôt avec les hélicoptères d'attaque.
Tao
Bien dit !
RépondreSupprimerEn concurrence avec les hélicoptères d'attaque.... L'artillerie longue portée , l'aviation et les armes traditionnelles de l'infanterie et de ses appuis.
RépondreSupprimerEn effet un marché des blindés, chars et mécanisés, en pleine hausse et en pleine explosion même, et des niveaux de réarmements jamais vu depuis plus de trente ans et la fin de la guerre froide.
RépondreSupprimer(N'en déplaise aux habituels aveugles.)
Ce qui se concrétise d'ailleurs non seulement partout en Europe, ou presque (...), aujourd'hui mais aussi partout dans le monde. (l faut être particulièrement aveugle et plus encore dans une sorte déni pavlovien pour ne pas le voir.)
Partout les armées réarment et remultiplient leurs flottes de chars, engins principaux de combat, de blindés et de VCI mécanisés.
(Au détriment même en effet comme le remarque avec justesse l'auteur de ca blog des véhicules sur roues, qui vivent sans doute là le début de la fin d'un certain effet de mode des décennies de la fin de l'histoire.)
Partout, ou presque (...), la protection, et un certain alourdissement qui en résulte (Comment peut-on encore refuser de voir cela ? !!!), est le fait stratégique majeur de ces dernières années, et en particulier de cette nouvelle donne de l'ère des armées professionnelles aux effectifs comptés.
(En effet a être en plein déni permanent attention à ne pas rater les nouvelles grandes évolutions, actuelles.)
On ne peut en effet encore que constater simplement, la "remécanisation" qui s'effectue actuellement en Italie, en Allemagne, en Pologne, aux USA (Bien que ces derniers n'est jamais réellement cédé, que très marginalement, au mythe du tout roues.), en Chine, en Russie, même en Espagne ou au Portugal. C'est en effet un fait indéniable. Bien que la roue se maintienne cependant : Encore une fois il faut les deux... C'est bien d'une remontée sans précédent, doublement (Italie.), triplement (Allemagne.) voire plus encore (Pologne.) des parc en Europe, chars, VCI, automoteurs d'artillerie, et tout le reste, génie, etcetera, à laquelle on est en train d'assister aujourd'hui ; avec un particulier immobilisme et une inertie sans précédent chez nous : De façon même bien pire qu'à toutes autres époques même.
L'adoption de châssis communs également, autre nouvelle grande tendance actuelle, et future.
Le retour des initiatives nationales aussi, heureusement, comme autre phénomène premiers vrais réveils concrets de certains européens, qui commencent à reprendre leur destin en main, est à noter aussi.
Réactivité, adaptation, réalisme, encore et toujours, évidemment.
(Bien que certains semblent paradoxalement de plus en plus lent à la détente, malheureusement on ne peut que regretter encore une fois que notre propre pays soit totalement absent de ces processus actuels ; européens en plus !.)
Qu'au niveau mondial en effet encore, Europe occidentale (Qui revient de très loin.), Amérique du nord comme du sud désormais, Asie, et même Afrique subaérienne, aucun continent aujourd'hui n'échappe au retour du blindé mécanisé actuel.
(A part un pays, de plus en plus isolé du coup ; et de plus en plus désarmé en réalité. Ce n'est pas notre nouvelle ligne Maginot tout ou rien à elle seule, comme semble le croire nos politiciens actuels, qui nous sauvera et nous protègera de tous ces nouveaux défis et enjeux actuels et futurs.)
L'infanterie, mécanisée, qui revient en effet également sur le tout devant de la scène, avec des champs de bataille futurs qui se dérouleront essentiellement en milieu urbain ; d'où l'indispensabilité de la chenille encore une fois (N'en déplaise à quelques indécrottables réfractaires malheureusement chez nous... Des décennies d'inculture !!!)
Et la France dans tout ça ? : Des parts de marché qui se réduire à la portion congrue. ...
Tout est dit encore une fois, et avec une particulière justesse, et nuance même.
Pour l'instant rien ne bouge malheureusement.
Espérons que nous n'arrivions encore bien trop tard.
Affaire à suivre donc.