POUR UNE CAPACITE INTERMEDIAIRE FRANCAISE

Une fois n'est pas coutume, c'est en France que l'actualité blindée a été la plus riche la semaine dernière. En quelques jours nous avons pu entendre des mots auxquels on croyait plus depuis plusieurs années, comme char de transition, abandon, solution française. Un examen attentif a permis de voir qu'au milieu de ces informations plutôt positives, cette actualité comportait également quelques nouvelles moins optimistes. Ces derniers développements d'un sujet que Blablachars a évoqué à de nombreuses reprises appellent également quelques réflexions qui sont autant d'arguments en faveur du choix d'une solution franco-française pour cette future capacité intermédiaire. 

  • De bonnes nouvelles  

La semaine a commencé le 8 avril avec l'audition de Mme Vautrin par l'Assemblée nationale à propos de l'actualisation de la Loi de Programmation Militaire, au cours on a appris qu'une étude sur une capacité de char intermédiaire allait être financée. Au cours de cette intervention Mme Vautrin a également reconnu officiellement le retard du MGCS, estimant le décalage à dix ans, ce qui imposait donc la recherche d'une solution. Il serait présomptueux de penser que ces nouvelles sont à mettre au crédit d'une conversion proche de celle réalisée sur le chemin de Damas, il y a quelques siècles, cette décision est le fruit d'un long combat probablement mené à des altitudes parfaitement étrangères au commun des mortels et au blog complètement blindé, et dont les acteurs méritent d'être remerciés pour cette première bataille victorieuse. La suite s'annonçait sous les mêmes auspices, puisque dès le lendemain, le Général Schill, qui n'était pas le premier défenseur d'un char de transition pour de multiples raisons indiquait aux députés conforter "un certain nombre d'études et démarches de façon non pas à acheter un char intermédiaire [...] mais à acheter des premières briques de cette capacité de char future, qui sera franco-française si, d’ici-là, on n’a pas réussi à converger avec les Allemands" Exit Mozart et Goethe, vive Debussy et Hugo, la France par la voix du CEMAT admettait (enfin) l'existence d'une possible absence de convergence avec les projets allemands et en filigrane la possible fin du MGCS, dont le retard confirmé la veille, rend impossible le maintien des Leclerc jusqu'à son arrivée en.... 

  • Mais aussi de moins bonnes 

Mais ces bonnes nouvelles en cachaient d'autres moins enthousiasmantes, dont la découverte impose un petit bond dans le passé (récent) de ce dossier. Nous sommes le 23 février, ce jour là le Délégué général pour l’armement (DGA), M. Patrick Pailloux, est auditionné par la commission sénatoriale des Affaires étrangères. Un peu moins de trois ans l'évocation par la haute assemblée d'un projet de modernisation du Leclerc et condamné illico presto par le MinArm du moment, le Sénat est à nouveau le théâtre d'une petite musique aux airs bien connus. Avec les trois options évoquées pour la succession du Leclerc, deux incluent une participation plus ou moins importante de notre partenaire. Participation pouvant prendre la forme d'un achat pur et simple de 200 Leopard 2A8 ou de l'acquisition de 200 châssis du même engin sur lesquels serait greffée une tourelle française. La dernière solution prenant la forme d'une construction franco-française. Mme Conway-Mouret, rapporteure du programme 146 évoque le "risque de nous faire perdre toutes les compétences pour ce segment". Quelques jours après,  on apprend selon le DGA que la messe serait dite, après des discussions avec le général Schill, un arbitrage aurait été effectué en faveur de la solution intermédiaire, pour un char qui aurait en même temps un châssis allemand et une tourelle française. Une solution que Mme Vautrin n'a pas confirmé le 8 avril, évoquant l'intégration d'une tourelle française sur une plateforme de KNDS France ou de KNDS Deutschland. Depuis l'imbroglio est total entre les différentes hypothèses et chacun (y compris Blablachars) y va de sa solution, en pensant que nous ne sommes peut être pas "passés loin" ( l'opposition du CEMAT à un achat sur étagère y a probablement contribué) de l'achat de 200 Leopard 2A8, que la DGA était prête à acquérir(certainement à bon prix et dans des délais raccourcis) voire à les fabriquer sous licence, comme l'avait évoqué à demi-mots le précédent DGA. Cet ensemble de bonnes et de moins bonnes nouvelles appellent quelques réflexions.  

  • En y réfléchissant bien.... 

La première tien au caractère du futur engin, désormais baptisé dans la novlangue blindée "capacité intermédiaire". Selon la Ministre, " l’enjeu de cette capacité intermédiaire est qu’elle soit la première brique du MGCS. Elle sera non pas le dernier char d’ancienne génération mais le premier char de nouvelle génération." Nous devrions donc entrer dans ce futur avec un châssis vieux de 40 ans, possédant un potentiel de développement réduit, et qui ne servira à rien si nous devons développer un MGCS "made in France". On pourra objecter que le châssis produit aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec le modèle initial, compte tenu de l'évolution des techniques de fabrication industrielle. Argument parfaitement recevable qui ne peut faire oublier que ce châssis est au bout de son histoire, au moment où des solutions comme les suspensions actives, les motorisations hybrides ou encore la dronisation commencent à apparaitre. Choisir un châssis de Leopard 2 pour supporter la première brique du MGCS serait  un choix pour le moins décalé. 

La seconde porte sur le nombre d'engins souhaités, que tout le monde a fixé à 200, équivalent grosso modo au parc actuel de Leclerc dans l'armée de terre, chiffre également évoqué à plusieurs reprises par différents responsables. Développer une plateforme pour 200 engins équivaut à un véritable suicide économique pour l'entreprise responsable et pour l'armée de terre à un cout d'acquisition défiant toutes logique. Avec un tel chiffre comme base de départ, l'acquisition de châssis allemand devient inévitable, tandis pour le futur, mais tant mieux pour le porte monnaie. Si l'on considère que le combat blindé est par essence un combat interarmes (caractéristique renforcée par l'apparition des drones) et que les chars ne sont pas devenus "des plateformes d'artillerie" comme le dit M. Pailloux, on peut envisager le développement d'une plateforme française sous un autre angle. Le projet Titan de modernisation du segment lourd porté par l'armée de terre au début des années 2020 et qui devait succéder à Scorpion en 2040 pourrait servir de cadre à la définition du besoin opérationnel pour une plateforme multimissions. Au lieu de se focaliser sur 200 chars "secs" nous pourrions envisager le rééquipement d'une partie de l'armée de terre avec des engins dérivés de cette plateforme unique et ainsi renforcer la mise en commun des composants entre les engins de l'armée de terre. L'ambition, mais aussi la logique, voudraient que la conception de la future capacité intermédiaire intègre donc la notion de famille, dont le char ne serait qu'un des membres. L'histoire des blindés français montre combien nos industriels excellent dans ce domaine, depuis le char FT déjà décliné en plusieurs versions, jusqu'à l'AMX 13 (évoqué par le général Schill) et l'AMX 30 et même au Leclerc dont le concept de E-Force heurta de plein fouet les dividendes de la paix. 

E-Force

Sur le plan technique, il est probable qu'une plateforme polyvalente destinée à recevoir de multiples équipements serait par nature moins lourde pour conserver une réserve de masse utile à l'intégration d'un équipement lourd et pourrait afficher une mobilité accrue. En outre, cette plateforme constituerait une véritable base pour le développement d'un futur MGCS, qui serait doté de capacités pouvant être explorées dès aujourd'hui comme la dronisation/robotisation pour des fonctions comme le déminage de zone, ou la reconnaissance NRBC. De telles perspectives permettraient d'envisager la production d'un plus grand nombre de plateformes que les 200 chars annoncés et permettraient à l'armée de terre de ne pas rater le virage de la robotisation tout en rééquipant à moyen terme des composantes interarmes en mal d'équipements blindés, sans attendre pour cela le développement de versions adaptées d'un futur MGCS. 

  • En guise de conclusion.

Certains ont vu dans le précédent article du blog complétement blindé sur le sujet, la marque d'un optimisme béat. Blablachars, qui depuis de longues années milite pour trouver une solution à la succession du Leclerc ne peut qu'être enthousiaste à l'annonce de telles nouvelles. Il faut désormais transformer l'essai et choisir une plateforme française, gage de préservation de nos compétences, d'un retour possible des industries françaises sur le segment des blindés et d'un rééquipement de l'armée de terre autour d'un programme fédérateur. Le choix d'une capacité intermédiaire franco-française est certainement moins confortable que celui de 200 châssis allemands, mais il est porteur d'une ambition à la hauteur de l'histoire des blindés français et seul capable de nous assurer une réelle transition vers les engins de la prochaine génération.

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