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mercredi 28 octobre 2020

BILLET D'HUMEUR SUR LE MAINTIEN EN CONDITION OPERATIONNELLE

Deux articles récents ont mis en lumière les difficultés du Maintien en Condition Opérationnelle de certains matériels de l'armée de terre, à savoir le VBCI et le Leclerc. On apprend que 22 VCBI sont en attente de régénération suite à leur séjour dans la BSS, provoquant la disparition de ces engins des comptes de l'armée de terre. Celle -ci ne compte plus que 606 Véhicules Blindé de Combat d'Infanterie sur les 628 officiellement livrés. Le second article nous apprend que la rénovation des chars Leclerc risque de couter plus cher que prévu en raison d’obsolescences non traitées sur le char.

Ces deux informations ont le mérite (tardif) de mettre en exergue deux pratiques adoptées par l'armée de terre ces dernières années, à savoir la Politique d'Emploi et de Gestion des Parcs et l'externalisation du soutien. Ces deux politiques ont été mises en place à la fin des années 90 (1996) en vue de réaliser des économies et réduire les effectifs dédiés au soutien des matériels. Ces deux mesures se sont traduites par des pertes de compétences et illustrées par la fermeture en 1998 de l’École Nationale Technique des Sous Officiers d'Active (ENTSOA) à Issoire. Cette dissolution a eu pour effet d'assécher le recrutement et la formation des techniciens de l'armée de terre. A l'époque, peu de voix se sont élevées contre ces dispositions, alors que les équipages de chars étaient dépossédés de leur engin, et les régiments ont perdu leurs parcs de chars pour abonder la création de parcs entrainement (PE), de parcs d'alerte, ne conservant qu'un volant de chars regroupés dans un Parc de Service Permanent (PSP). Dans le même temps l'armée de terre a signé des contrats de maintenance avec les industriels du secteur, en fixant des objectifs de disponibilité qui ont permis de nourrir les statistiques et de démontrer la validité du système ainsi que son efficacité. La politique du zéro stock et la volonté de maintenir coute que coute des taux de disponibilité illusoirement satisfaisants ont conduit à ignorer certaines difficultés comme le traitement des obsolescences qui nécessiterait trente six mois entre "détection" et traitement. Aujourd'hui l'industriel concerné explique que l'outil industriel pour le traitement de certaines de ces obsolescences a été démantelé et réaffecté à d'autres tâches, dont la fourniture des véhicules du programme Scorpion. La députée Sereine Maulborgne évoque la turbo machine du char et le viseur chef dont on sait depuis de longues années que ce dernier est obsolète au vu de ses performances et de ses capacités. Dans ce domaine, pourquoi ne pas envisager un roadshow à l'australienne pour impliquer davantage le tissu industriel français dans le suivi et le traitement des obsolescences. Beaucoup de PME, PMI, ETI possèdent les compétences humaines et techniques pour se voir confier de telles tâches et sortir d'un rôle parfois difficile de "simple" sous-traitant. 

Le char Leclerc en service depuis 1994, n'a connu aucune revalorisation, rénovation ou modernisation en dépit d'un certain nombre de remontées d'alerte émanant des utilisateurs, de l'arrivée sur le marché de nouveaux composants et des progrès réalisés dans de nombreux domaines. La revalorisation envisagée dans le cadre de Scorpion doit permettre l'intégration de moyens de combat collaboratif, mais ne comprend aucune amélioration significative du système d'armes. Dans le domaine de la protection, la lutte contre les IEDs est privilégiée avec le montage du brouilleur Barage de Thalès à l'exclusion de tout autre système, tel que détecteur d'alerte laser, système de protection automatique (soft et hard kill). Comme le Royaume Uni, la France a maintenu ses blindés dans leur configuration initiale, à la différence de certains pays comme l'Allemagne ou les États-Unis dotés de chars plus anciens mais régulièrement revalorisés. A une moindre échelle que nos voisins britanniques nous payons aujourd'hui le prix de cet immobilisme doctrinal et budgétaire. Conséquence de cette situation, l'entrainement des équipages perd un tiers de son volume passant de 20.000 heures en 2019 à 13.000 heures cette année, sans que personne n'émette la moindre protestation, alors que le CEMAT répète à l'envie qu'il faut durcir l'armée de terre et densifier l'entrainement. 

Au delà du Maintien en Condition Opérationnelle c'est réellement un choix de moyens dont il est question avec la priorité donnée au développement, à la conception et à la fabrication d'engins entièrement nouveaux pour le renouvellement du segment médian de l'armée de terre. Ces choix ont été faits sans tenir compte de l'existence d'engins déjà existants  dans les gammes françaises et étrangères. Cela traduit également la volonté de ne pas vouloir disposer d'une capacité blindée mécanisée lourde cohérente, c'est à dire équipée et entrainée. L'armée de terre ne dispose plus aujourd'hui que de trois régiments de chars qui se partagent avec les écoles et les centres de formation, les deux cent Leclerc survivants, que la France première armée européenne peine à entretenir et rechigne à utiliser. Ces conditions rendent inenvisageable et impossible toute tentative de projection d'un volume de chars supérieur à un peloton, et cela pour des raisons politiques, budgétaires et doctrinales. Aujourd'hui la majorité des armées modernes renouvellent ou modernisent leurs flottes de chars et de Véhicules de Combat d'Infanterie pour faire face à des menaces de plus en plus visibles. Ce phénomène a été souligné par le Chef d’État Major des Armées qui a évoqué la possibilité d'un conflit majeur d'ici 2030. Réaffirmer le besoin pour notre armée de disposer de moyens blindés mécanisés n'est pas l'expression d'une quelconque nostalgie de guerres passées, mais une réelle exhortation à préparer l'avenir au cours duquel nous pourrions avoir affronter des armées qui ont fait des choix différents des nôtres.

21 commentaires:

  1. Il y a aussi le cas du Griffon, projeté dans 10 mois...
    https://lemamouth.blogspot.com/2020/10/lamendement-de-moulins.html

    C'est pas grave, c'est l'armée de terre ;-)
    https://forcesoperations.com/la-disponibilite-des-materiels-terrestres-chute-encore-en-2019/

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    1. C'est Noël avant l'heure, le site de Moulins de la 13 ème BSMAT va être revalorisé (on parle d'une enveloppe de plus de 100 millions d'euros):
      https://www.forcesoperations.com/la-renovation-de-la-13e-bsmat-enfin-integree-au-budget-des-armees/

      Cela tombe bien, c'est ce site qui va gérer le MCO des Griffon...

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  2. Le problème (du MCO) dans nos armées remonte maintenant à loin.
    C'est à dire, à la fin des années 90 (et aux "années Jospin" plus précisément encore).
    Une période de cinq ans où ces budgets, de maintien en conditions opérationnelles de l'ensemble de nos équipement militaires ont été particulièrement étrillés. Faisant passer la disponibilité de ces derniers de 75 ou 80 %, ce qui était la norme durant la période dite de la guerre froide (avec beaucoup plus d'équipements en plus), aux 50 % globaux actuels. En moyenne, ceux ci variant de 60 % au mieux, à moins de 25 % pour certains matériels (hélicoptères notamment).
    Ils n'ont depuis, évidemment, jamais été revalorisés.

    Or aujourd'hui, ils devraient être doublé, à minima, ou triplé, pour retrouver un fonctionnement normal, admissible.
    Cela devrait, aurait dû, être une des toutes premières priorités de la ré-augmentation de nos budgets militaires...

    Ceci, pour être notamment à hauteur des armées américaines, et même britanniques jusqu'à récemment (les armées allemandes, que l'on aiment tant à moquer, sont dans le même état, lamentable, que nous à ce niveau). Les britanniques dépensant deux fois plus proportionnellement, et les américains quatre fois plus (à nombre d'équipements équivalent), pour des taux de disponibilité réciproques d'environ 65 et 80 %.
    C'est aussi comme ça que l'on est capable de projeter des forces en nombre conséquent. L'amélioration de la gestion, actuellement prônée, faute de mieux, ne fera au mieux, qu'améliorer de quelques pourcent cette disponibilité réelle. là aussi il n'y a pas de mystère, soit on y met les moyens, ou pas...
    Et non pas en les laissant pour moitié, ou pour les deux tiers, voire parfois les trois-quarts, au garage (à quoi bon dépenser des milliards pour ça, en effet ???)...
    Encore une "belle", et totale, aberration de plus.

    PS : D'accord également avec le système idiot des parcs, ou comment (ne pas) gérer la misère, dans nos armées. Sachant également qu'il faut deux ans pour former complétement un équipage à toutes les capacités et possibilités d'un char Leclerc par exemple...
    Ronin.

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  3. Issu du monde de la maintenance ferroviaire, nous avons somme toute les mêmes types de problème. Sous réserve de l’application au monde du blindé de mon RETEX ferro, il me semble qu’il faut recadrer toute la MCO :
    Pas d’appréhension du cycle de vie complet : crédits d’investissements et d’exploitation sont disjoints, il faudrait une enveloppe pluriannuelle sur au moins 10 ans. Quitte à acheter moins mais à garantir leur MCO. Et surtout provisionner des risques sur les bugets.
    Remettre des techniciens aux manettes, qui connaissent la maintenance et la prise en charge des choix entre entretien vs renouvellement y-compris suite à obsolescence. C’est ceux qui font qui savent !
    Mettre des professionnels et des juristes de la gestion des contrats issus du privé face aux industriels pour ne jamais lâcher l’affaire et arrêter de se faire tondre. C’est un mal nécessaire !
    Faire varier les profils : des personnels issus du MCO des matériels dans le BTP pourraient amener des compétences alternatives intéressantes. Ils viennent d’un milieu très concurrentiel où on sait que la gestion en flux tendu est un mythe urbain et où on connait à un euro près les dépenses et les coûts et temps d’utilisation.
    Comme évoqué plus haut monter des filières de confiance avec les sous-traitants pour analyse des risques d’obsolescence et monter des plans industriels de MCO en partenariat sur le long terme.

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    1. Il n'y a pas que le manque de pièces détachées et d'un budget à la hauteur, il y a également le manque de main d'oeuvre qualifiée qui ne reste pas (rien que dans l'armée de terre, il manque 200 mécanos).

      Surtout qu'avec Scorpion, les compétences requises ne sont pas celles d'un appelé du contingent, même pour un simple operateur.

      La bataille de la fidélisation des soldats est en passe d'être perdue, ce qui rappelle une autre direction prise à son propre jeu:
      https://www.leparisien.fr/economie/quand-la-sncf-rachete-le-statut-de-ses-cheminots-26-06-2020-8342268.php

      Madame la ministre peut passer un petit coup de fil à son ancienne entreprise pour anticiper l'avenir...

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    2. Hier un collègue cheminot, habitant mon village, m’a dit qu’il avait démissionné. Il était "maîtrise aux Telecom Sncf" (ceux qui s’occupe entre autre des communications radios sol-train).

      Trop de boulot, payé au tarif sncf, aucune reconnaissance de ses supérieurs.

      Il est partit dans le privé, une entreprise de Telecom, payé 400€ de plus. Il a trouvé immédiatement car il a été bien formé et avait de l’expérience.

      Ce n’est qu’un cheminot de plus qui s’en va, dans cette boîte où les démissions doublent quasiment chaque année.

      Mais le pire c’est les profils de ceux qui partent.
      Généralement des postes très techniques, avec 10 à 20 ans d’expériences.

      C'est ce qui va arriver aux armées françaises.

      Toutes.

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  4. Des commentaires intéressants qui montrent que de nombreuses pistes d'amélioration existe avant de sacrifier des pans entiers de nos forces. L'arrivée des matériels ne va pas faire de miracle compte tenu des inévitables défauts de jeunesse de ces équipements auxquels il faut déjà remédier. La PEGP a été pour les matériels une sorte de Louvois avec la suppression de l'échelon utilisateur et l'externalisation du soutien !

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  5. Excellent article que je relaie sur Athéna Défense

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  6. Crédits insuffisants, pas de stocks, lignes de production disparues, raréfaction du personnel qualifié... RAS
    https://forcesoperations.com/vers-une-explosion-des-couts-du-mco-terrestre/

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  7. Dernier article en date sur la difficile régénération de... 22 VBCI:
    http://www.opex360.com/2020/10/27/larmee-de-terre-peine-a-faire-regenerer-22-vehicules-blindes-de-combat-dinfanterie-uses-en-operation

    Ce qui rappelle l'histoire des fûts usés par les 4 CAESAR, qui met 30% des capacités de l'artillerie française en PLS pour 3 ans:
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2017/11/06/combien-de-temps-le-fut-du-canon-met-il-pour-etre-change-un-18741.html


    Le maintien en conditions opérationnelles étant confié à Nexter:
    https://blablachars.blogspot.com/2020/09/le-contrat-de-mco-caesar-pour-nexter.html

    En attendant la fameuse révolution de la maintenance prédictive:
    https://blablachars.blogspot.com/2020/06/operation-verite-par-arquus.html

    Il manquait donc 22 VBCI... et un CAESAR à l'ordre de bataille français en 2019:
    "Plus étonnant, 22 VBCI et un CAESAR ont « disparu » de parcs ne s’élevant plus qu’à 606 et 76 unités au 31 décembre 2019.
    À noter également, le « sursaut » de disponibilité des 17 PLFS au standard 1 opérés par le COS, de 8 à 32%. Au printemps dernier, Arquus en avait re-livré 25 exemplaires après une refonte requise par les forces spéciales."

    Les budgets des armées en matière de MCO ont été gravement baissés pendant les années 90 et plus encore après 2008.
    Donc lignes de production disparues, pièces détachées introuvables, budgets insuffisants et personnels qualifiés de plus en plus rares = la situation actuelle.

    Tiré de cet article:
    https://forcesoperations.com/la-disponibilite-des-materiels-terrestres-chute-encore-en-2019/

    De 15%, la part du MCO externalisé va passer à 40% :
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2018/07/23/le-mco-au-menu-de-la-visite-ministerielle-a-bruz-19572.html

    On peut avoir un aperçu du résultat chez les voisins anglais ou encore chez les allemands:
    https://youtu.be/EpY-piJuUUM

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  8. On va rester comme ça encore longtemps:
    https://forcesoperations.com/pas-de-successeur-poids-lourd-avant-2022/

    Faire du neuf avec du vieux (acronyme du programme: RIP):
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2020/02/18/requiescat-in-pace-la-seconde-vie-des-trm-2000-grace-au-prog-20908.html

    On se croirait dans la gendarmerie nationale...
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2020/10/20/des-vbrg-reconstruits-21545.html

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  9. Les politiques de bouts de chandelles se soldent toujours chèrement:
    http://www.opex360.com/2020/10/27/scorpion-la-renovation-des-chars-leclerc-risque-detre-beaucoup-plus-couteuse-que-prevue/


    http://www.opex360.com/2020/10/21/dans-lattente-des-jaguar-la-disponibilite-des-chars-amx-10rc-sera-structurellement-en-difficulte/

    https://forcesoperations.com/premieres-perceptions-en-vue-pour-le-vbl-ultima/

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  10. Surtout les coûts vont exploser en 2021:
    https://www.forcesoperations.com/vers-une-explosion-des-couts-du-mco-terrestre/

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  11. 40% du MCO externalisé, on y vient...
    https://www.forcesoperations.com/derriere-le-mco-des-parcs-dentrainement-un-partenariat-inedit-entre-nexter-et-larmee-de-terre/

    La marine nationale et l'armée de l'air aussi:
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2021/05/04/externalisation-de-prestations-logistiques-multi-services-au-22109.html

    Pour finir sur une note "terre", la SIMMT cherche des partenaires "innovants" pour les 40 prochaines années:
    https://operationnels.com/2021/04/24/mco-terrestre-les-priorites-de-la-simmt-et-du-fed-2021/

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  12. Averse d'argent public en vue:
    https://www.forcesoperations.com/france-relance-sourit-aussi-aux-armees-et-a-la-filiere-defense/

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  13. La France fait comme l'Allemagne: la disponibilité des matériels est confidentielle!
    http://www.opex360.com/2021/06/09/la-disponibilite-de-tous-les-equipements-militaires-francais-est-desormais-confidentielle/

    Même causek même effet?

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  14. Déjà les fameuses "sociétés de projet" avec le matériel en leasing pour les armées est une réalité.

    Et à présent, il faudrait surcommander pour éventuellement en vendre à l'étranger...
    https://www.meta-defense.fr/2021/07/22/le-tampon-operationnel-une-alternative-pour-renforcer-les-armees-et-lindustrie-de-defense/

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  15. La logistique de l'avant, on va l'externaliser aussi?
    https://operationnels.com/2021/01/22/les-trains-de-combat-numero-1-de-barkhane-toujours-au-plus-pres/

    Pour le SEA devenu Service de l'Energie Opérationnelle, c'est en cours:
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2020/11/24/le-sea-veut-externaliser-le-mco-des-systemes-petroliers-des-21648.html

    N'oublions pas que lorsque la situation sur le terrain chauffe, la place des salariés du privé est dans l'avion de rapatriement... laissant les militaires comme deux ronds de flan:
    https://www.capital.fr/entreprises-marches/le-geant-de-la-defense-lockheed-martin-force-de-se-retirer-dune-base-dirak-a-cause-de-roquettes-1402841

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    1. Les armées vont perdre le seul levier qui leur restait en matière d'externalisation: le controle de la prestation!!!
      http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2021/08/23/quand-les-armees-externalisent-le-controle-des-externalisati-22368.html

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  16. Si le MCO demande des sommes gargantuesque, c'est qu'il faut aussi ces infrastructures:
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2021/08/20/quand-on-pense-deja-aux-infrastructures-de-la-phase-2-du-pro-22364.html

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