En dépit de son titre (qui devrait rappeler quelques souvenirs aux plus anciens des blindonautes) cet article ne traitera pas de l'actualité musicale mais bien d'un sujet revenu "pleins gaz" dans l'actualité blindée, le MGCS ou Main Ground Combat System. Ce 174ème article du Blog consacré au projet franco-allemand n'a pas pour but de revenir sur l'histoire mouvementée de ce programme dont les premiers exemplaires auraient du arriver dans les unités en 2035 et au sein duquel notre partenaire n'a eu de cesse de renforcer son emprise et d'en retarder le déroulement afin de permettre le développement de solutions nationales.
Deux jours compliqués.
En préambule il est intéressant de constater que certains observateurs semblent (encore) surpris par la déclaration du Général Mandon, estimant le programme en bout de course et que "malheureusement, les Allemands ont décidé de quitter le projet." Ces propos interviennent quelques mois après les décisions du sommet franco-allemand de juillet dernier au cours duquel le Chancelier allemand et le Président s'étaient accordés sur une réduction de l'ambition initiale du projet, l'existence de désaccords industriels et le décalage du calendrier, entrainant la remise au gout du jour côté français du développement d'un successeur pour le Leclerc. Le projet franco-allemand qui survivait dans l'attente de la décision formelle d'abandon par un des partenaires a donc été finalement enterré hier par le CEMA, qui a profité de l'occasion pour attribuer la responsabilité de la décision à la partie allemande ! C'était sans compter sur la MINARM accompagnée de son homologue allemande apportait un "cruel démenti au CEMA" en affirmant que" le projet MGCS n'est pas terminé, il n'est pas abandonné, personne ne l'a arrêté, bien au contraire" tandis que Boris Pistorius affirme (la main sur le coeur) que [le MGCS] "est un projet phare de la coopération franco-allemande". Il aura donc fallu moins de 24 heures pour voir une note se rajouter à la cacophonie dominant déjà la partie française du projet. Cette séquence déjà relayée par de plusieurs médias et qui devraient l'objet de nombreux commentaires dans les jours à venir n'augure rien de bon pour l'avenir du programme, à moins de neuf mois des élections présidentielles. On peut se demander si, avec ses déclarations le général Mandon n'aurait pas souhaité exprimer à haute voix la pensée de nombreux acteurs (civils et militaires), lassés de voir l'évolution du programme et l'absence de résultat associée à la mauvaise volonté de notre partenaire. Cette "initiative" qui serait donc contraire à la volonté affichée par les responsables politiques aurait donc dû être démentie dans l'urgence par Catherine Vautrin elle-même. Une hypothèse parmi d'autres pour essayer de comprendre cette séquence qui représente un énième avatar dont un programme au passif déjà lourd se serait bien privé. Il est inutile d'ajouter l'effet plutôt négatif que peut provoquer chez les potentiels investisseurs, une telle cacophonie au moment où l'introduction en bourse d'une partie du capital de KNDS est (toujours) envisagée.
Plus on se connait, moins on s'apprécie.
Ce qui avait commencé comme une belle histoire autour d'un besoin commun, ressemble en fait à l'histoire d'un groupe de musique à la carrière parsemée de séparations et de retrouvailles. La première création de ce "boys band" blindé remonte aux années 1960 se solde par un échec autour du choix de l'artillerie du futur engin. Le groupe dissous donne naissance à deux solistes, l'AMX 30 et le Leopard 1 qui mènent chacun de leur côté une carrière très honorable. Les Allemands du groupe tentent en parallèle l'expérience américaine autour du MBT 70 (Main Battle Tank 70) qui se solde également par un échec, le M1 Abrams tube américain issu de cette tentative sera également un succès remixé de nombreuses fois au prix d'une prise de volume devenue aujourd'hui rédhibitoire.
Dans les années 1980, en dépit de carrières solos honorables, les membres du groupe se retrouvent une nouvelle fois autour d'un projet qui prend le nom de "Char de Combat 90". L'initiative fait long feu et les deux parties du groupe se séparent pour mener des carrières solos très différentes. La première menée par la partie française constitue une véritable révolution en introduisant des innovations telles que le chargement automatique, le moteur hyperbare, le tir en marche ou encore la suspension oléo-pneumatique. En dépit de son caractère novateur, le Leclerc affronte les dividendes de la paix qui se traduisent par une réduction de la cible initiale du programme, amplifié par un échec commercial avec un seul débouché à l'export aux Émirats Arabes Unis. Face à lui, le soliste allemand envahit les parcs à chars, proposé parfois en seconde main et à des prix cassés, le Leopard 2 devient rapidement un best-seller grâce au développement incessant de versions remixées et améliorées, visant à gommer l'ancienneté de la composition originale. En 2018, une nouvelle équipe de managers décide de relancer le groupe en le dotant de moyens adéquats et avec la ferme volonté de mener cette nouvelle tentative au succès.
Des difficultés invisibles ?
Cette ambition se heurte cependant à plusieurs difficultés que beaucoup feignent d'ignorer. La première réside dans la volonté de doter deux armées d'un engin identique alors qu'elles n'ont ni les mêmes besoins ni la même doctrine d'emploi. La recherche d'une base commune aurait sans doute été préférable et certainement synonyme d'économies de temps et d'argent.
La seconde difficulté réside dans l'aspect politique du programme, souligné par Ralf Ketzel dès 2023. Cette caractéristique est encouragée par les déclarations des responsables des deux pays et l'apparente mise à l'écart des militaires. Cette situation conduit à ignorer les nombreux signaux faibles, dont les apparitions sont aussitôt gommées par des déclarations et initiatives politiques n'ayant d'autre but que d'en atténuer l’intensité et de faire croire au succès de cette nouvelle histoire franco-allemande.
La troisième difficulté rencontrée par le programme est à chercher du côté du succès commercial du Leopard 2, auquel la partie allemande cherche avec le MGCS à donner un successeur. L'irruption dans le programme de Rheinmetall, fabricant de la tourelle du Leopard 2, n'a d'autre but que de permettre l'adoption de son canon de 130mm en lieu et place de la solution envisagée, l'Ascalon français. Les Allemands ne manquent aucune occasion de rappeler le développement puis l'existence de solutions alternatives au MGCS en cas d'échec de celui-ci, exerçant une pression importante sur le partenaire français qui se borne à multiplier les déclarations lénifiantes ou les silences gênés. Les ambitions allemandes sont soutenues par les commandes de la Bundeswehr ainsi que par le programme Ringtausch mis en place par Berlin pour favoriser l'acquisition de Leopard en échange des chars (majoritairement d'origine soviétique) fournis à l'Ukraine. Cette dynamique commerciale permet d'avoir aujourd'hui plus de 3500 Leopard 2 en service dans le monde et plus de 500 chars en commande. On comprend mieux l'intérêt de la partie allemande à vouloir donner un successeur au Leopard qui soit commercialement exploitable ! L'apparition en 2024 du Leopard 2A RC 3.0, revu en 2026 dans une version retravaillée concrétise les efforts des industriels concernés pour le développement d'un "nouveau" Leopard. La maquette du Projet 2032 posée sur le stand de PSM (coentreprise Rheinmetall et KNDS Deutschland créée pour le Puma et à qui a été confiée le développement du projet) dissipe les derniers doutes sur les intentions allemandes pour son futur char.
Enfin, la dernière difficulté se cache dans l'attitude française à propos du char qui n'a jamais été considéré comme un sujet d'actualité, voire d'utilité, un sentiment renforcé par les déclarations péremptoires dans les premiers jours de la guerre en Ukraine. Depuis sa mise en service, le Leclerc n'a connu aucune évolution majeure, restant ainsi quasiment dans sa configuration d'origine en dépit d'un ersatz de modernisation décidée par la DGA qui tente d'en compenser l'évidente insuffisance par des ajouts de circonstance. L'apparition du Leclerc Evo à Eurosatory 2024 suscite une vague d'espoir et d'enthousiasme pour la succession du char français. Feu de paille aussi intense que bref, le Leclerc Evo ne récolte aucun soutien politique, militaire ou industriel et voit sa brève carrière s'arrêter à la fin du Salon. Le DGA confirme d'ailleurs en avril 2025, sa préférence pour une fabrication sous licence d'un char étranger, dissipant les derniers doutes des partisans d'un successeur français au Leclerc. Accrochés au programme franco-allemand comme un naufragé à sa bouée, les thuriféraires du MGCS ont bloqué (volontairement ?) toute modernisation du Leclerc mais aussi le développement de toute solution alternative pour l'avenir.
Des raisons d'espérer.
En dépit de ce constat un peu sombre, on peut croire que les travaux menés sur le MGCS ont favorisé le développement parallèle de "briques" technologiques utilisables sur un futur char français. S'il est difficile de parler de plan B formellement établi et conduit, il est en revanche facile de constater l'existence de solutions nationales pour la conception et la production d'un char. Pour se persuader des capacités françaises en la matière, il suffit de regarder le graphique ci-dessous publié par Leo Peria Peigné dans une étude de l'IFRI intitulée "Char de combat : obsolescence ou renaissance"
Au-delà de la cacophonie de ces deux derniers jours, l'abandon du MGCS constitue une réelle opportunité pour tourner la page d'une coopération chaque jour plus décevante et de moins en moins équilibrée. Peu importe que les Allemands reconnaissent la responsabilité que leur attribue le CEMA, le temps est désormais venu de lancer un véritable projet français. Il faut se garder de penser que le CAPINT de KNDS France représente la solution toute prête au problème posé par le développement d'un char de transition en dépit de l'existence de plusieurs solutions envisageables. La tourelle de l'engin qui nécessite plusieurs modifications, reste cependant une excellente base de travail pour le développement d'une tourelle opérationnelle. Dans ce domaine, nous ne manquons pas de solutions comme on a pu constater avec les différentes tourelles exposées par KNDS sur les différents salons sur le Leclerc EVO ou l'E-MBT. Cet aspect ne doit pas faire oublier que le développement d'une solution française conditionne également l'avenir de l'Ascalon, qui faute de clients et de marchés export pourrait se retrouver au musée de l'Armement. Est-ce réellement ce que l'on veut pour cette innovation ?

Du côté du châssis, les décisions indispensables doivent être prises sous la forme d'un aggiornamento complet se traduisant par l'abandon du châssis allemand (Leopard 2A4) utilisé par le démonstrateur CAPINT. Au-delà de ses aspects techniques et de son age, la possible utilisation de ce châssis reste en effet problématique tant les questions à son sujet (industrialisation, coût, disponibilité, exportation) restent nombreuses et sans réponse à ce jour. On peut en outre imaginer que le "spectacle" de ces deux derniers ne devrait pas encourager Berlin à fournir des réponses positives à nos interrogations. Dans cette optique deux possibilités s'offrent à nous. La première est constituée par le développement d'un châssis français, la seconde par le recours à un achat sur étagère. Dans cette seconde hypothèse, la décision la plus raisonnable et cohérent serait de choisir le châssis du K2 sud-coréen plus moderne, doté d'une suspension hydropneumatique et conçu ab initio pour le tir en marche du char.
La motorisation reste un sujet de préoccupation pour le développement d'un char français, dont l'acuité a été considérablement diminuée grâce à l'action très positive de l'AIEA (Atelier Industriel de l'Aéronautique) de Bordeaux sur les turbomachines TM307 qui contribue à atténuer le problème posé par la motorisation du Leclerc.
Ce dernier point est d'ailleurs capital pour la conduite du projet, car au-delà d'alléger le problème posé par la maintenance de cet équipement (largement provoqué par des années d'ignorance volontaire de la situation) l'action de l'AIEA de Bordeaux allège également la pression calendaire sur le projet. 2037 ne doit plus être considérée aujourd'hui comme une échéance irrémédiable au-delà de laquelle la survie du Leclerc était inenvisageable en raison de la pénurie de turbo machines, même si de nombreuses obsolescences devront être traitées à cette date. Nous avons donc désormais le temps de concevoir, développer et produire un engin cohérent, répondant à nos besoins et exportable.
Nous avons donc pratiquement la majorité des cartes en main pour réaffirmer et démontrer les capacités de notre BITD dans le domaine blindé. Il est temps d'envisager la création d'une véritable équipe de France. Notre BITD fait voler le plus bel avion du monde, naviguer et plonger des bateaux et des sous-marins performants. Serions nous donc incapables de concevoir, produire et exporter un char après plus d'un siècle d'histoire parsemée d'innovations technologiques et de réussites industrielles ? Blablachars ne veut pas le croire et continuera d'écrire sur le sujet.







Merci pour cet article intéressant, cependant je suis obligé de revenir sur ce passage:
RépondreSupprimer"le châssis du K2 sud-coréen plus moderne, doté d'une suspension hydropneumatique et conçu ab initio pour le tir en marche du char".
Le Leopard 2 a lui aussi été conçu, dès le départ, pour effectuer du tir (précis) en marche, c’est une des exigences présentent dans le cahier des charges du char, exigence également présente dans le cahier des charges du Kpz 70/MBT-70 mentionné plus tôt dans l’article.
Pour finir, je ne cherche pas à dire que le châssis du Leo 2 dans sa forme actuelle soit optimale pour un futur char (une version raccourcie avec moteur 1800ch ayant été imaginée dès les années 80 !) il reste pour moi plus pertinant que le K2. Il suffit de voir le cirque autour du GMP Coréen ainsi que du K2PL.
Concernant le châssis je ne vois pas a quel cirque vous faites référence ! Je n'ai d'ailleurs pas parlé de motorisation sud coréenne !
SupprimerNon le Leopard ne peut tirer qu'en roulant car le tireur pilote le caon et sur le Leclerc qui tire en marche le tireur pilote son viseur et l'électronique de tourelle fait le reste !
RépondreSupprimerNon. Tout passe par le viseur sur le Leopard 2 également. Je vous conseille l’excellent livre "Leopard 2: sein Werden und seine Leistung" écrit par le concepteur en chef du char, Paul-Werner Krapke.
SupprimerArticle très intéressant et pertinent.
RépondreSupprimerL'actualisation de la LPM 2024-2030 promulguée en août 2026 a en effet vu la suppression de la colonne MGCS, remplacée par le CAPINT. La réalité industrielle et militaire est déjà là, pourtant les circonstances politiques semblent prendre le dessus au moins dans la déclaration officielle.
Concernant le châssis (avec un petit clin d'oeil sur votre article sur le sujet), une coopération avec la Corée semble-t-elle envisageable?
Très intéressant et très pertinent en effet (N'en déplaise aux éternels ronchonneurs et pinailleurs...).
RépondreSupprimerSorti par la grande porte, il y a trois mois, il revient par la fenêtre de l'arrière cuisine politicienne. (Le MGCS évidemment.)
Encore sept mois de ce mélimélo de la fameuse coopération allemande indispensable ! Jusqu'au bout !!
Heureusement on a échappé à ça, au "MGCS", comme à l'encore plus dispendieux "Scaf" (Disparu et enterré comme ce dernier il y a trois mois. Attention à la prochaine annonce également peut être aussi le retour du scaf ?!!).
On va donc continuer notre projet, notre illusion, du char franco allemand sans les allemands essentiellement maintenant. (!!)
Eh oui, l'éternelle, cacophonie babélienne. Et en plus là ils ne sont que deux...
Un jour oui, un jour non, un jour oui... On en rirait presque, si ce n'était si grave et impactant pour les capacités de notre armée de terre à moyens, longs et surtout court terme.
Mais que s'en préoccupe encore réellement chez nos responsables actuels ? Au vu des faits de ces dernières années il y a vraiment de quoi et matière à se poser la question.
"La volonté (idiote) de doter deux armées d'un engin identique alors qu'elles n'ont ni les mêmes besoins ni la même doctrine d'emploi."
Tout est dit.
D'autant que l'Europe y gagnerait beaucoup à avoir une contreproposition alternative à la seule vision unique, lourde et pataude, du char à l'allemande ; et même avec au moins deux bases différentes, voire complémentaires. Façon K2, ou L2 (Leclerc2.) par exemple.
Avec des ambitions allemandes propres et complétement différentes, autonomes même presque, ou carrément (Ils nous ont quand même bien mené en bateau, bien qu'il ne fallait pas en pousser beaucoup chez nous, pour monter dans cette galère.)...
C'était sûr que ce truc, ce machin plus politicien que réaliste, était voué à l'échec dés le départ. (A moins de vouloir faire au niveau terrestre un engin aussi raté, aussi médiocre d'après ce qu'en disent tous les spécialistes, et aussi couteux (Deux fois plus cher malgré plus de commandes et d'exemplaires produits (!!!).) que "l'eurofighter".)
Eh oui par contraste les ennemis du char sont nombreux et partout (Même sur ce blog.) chez nous en France. Vingt-cinq ans de déculturation, et de bourrages de cranes, sont passés par là malheureusement. (Comme concernant tout ce qui est chenillé, ou "trop lourd".)
"Aucun soutien politique" ça suffit pour expliquer l'impasse actuelle. Heureusement espérons que dans huit mois d'une façon ou d'une autre on voit la fin de ce cauchemar, et de toute cette idéologie déconnectée ("Un char lourd oui mais seulement si il est tout ou partie allemand". ...) et de ce dogmatisme absurde.
Quel cirque et quelle comédie quand même ! Tout cela fait très sérieux en effet (Non seulement par rapport aux investisseurs mais surtout face aux nos multiples adversaires dans le monde (Qui doivent bien se marrer en observant tout ça) et face aux défis du 21e siècle qui s'annoncent déjà devant nous.
Pourtant tout est là en effet. Huit mois... Pour tourner la page de ce mauvais feuilleton qui n'a que trop duré.
Il faut juste un châssis (Pas la partie la plus compliquée d'un char.) et un moteur (Comme les italiens par exemple. Je suis sûr qu'il y a de nombreux ingénieurs et entreprises qui seraient prêts à relever le défi à partir du moment qu'on leur en donnerait l'ordre.)), rien d'insurmontable donc surtout pour un pays avec les capacités de la France (Il suffit juste d'y croire un peu.). Que ce qu'on a déjà fait il y a trente ans aussi en plus (Serait-on devenus si mauvais et si incapables, à trop en écouter certains encore ? !).
Mais il va falloir se décider vite maintenant, après tout ce temps perdu inutilement. Plus on attendra encore, plus les choses deviendront difficiles.
Nous avons toutes les cartes en main, à nous de les saisir et de rejouer enfin notre propre jeu.